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Vers la démocratie lycéenne ?

Publié par Jean-Pierre VERAN - Cap Education sur 7 Octobre 2013, 15:36pm

http://cache.media.education.gouv.fr/image/09_Septembre/26/6/Vie-lyceenne-acte-2-087979_272266.89.jpgUN CONSTAT SOMBRE

Remis à la ministre déléguée à la réussite éducative en septembre 2013, le rapport de Mme Anne-Lise Dufour-Tonini, députée du Nord, intitulé Pour un acte 2 de la vie lycéenne : vers la démocratie lycéenne établit  « un constat sombre » dans les lycées, pointe les résistances et obstacles à surmonter, préconise des mesures susceptibles de mobiliser la communauté scolaire autour de la vie lycéenne, de valoriser l’engagement des lycéens, et établit un lien fort entre vie lycéenne et morale laïque.

Nous interrogerons l’affirmation posée dans le titre même du rapport : « vers la démocratie lycéenne ». Le rapport lui-même prend soin de souligner certaines réticences à l’emploi de cette expression. « Pour nombre d’adultes, le lycéen, même proche de la majorité légale, parce qu’il est élève ne sait pas ou ne sait pas encore. Plus tout à fait adolescent mais pas encore adulte, citoyen « inachevé » dans sa construction, le lycéen ne serait pas tout à fait en mesure d’analyser et d’exprimer des évaluations et d’en tirer des projections. Des résistances persistent jusqu’à ne pas concevoir qu’il puisse émettre des avis sur la manière d’opérer ou d’organiser des dispositifs. Dans le même esprit, d’autres considèrent que le CVL s’introduit dans un espace où les rapports sociaux ne peuvent pas se vivre sur un principe d’égalité. En effet ce principe ne fonctionne pas car il est confrontée à la dissonance entre celui qui sait et transmet et celui que ne sait pas encore et reçoit. » Ces réticences ne peuvent être balayées d’un revers de la main.

Notre modèle politique d’éducation est en effet fondé sur un rapport foncièrement inégal entre les maîtres, dispensateurs des lumières, et les élèves dont ils ouvrent les yeux et l’esprit à ces lumières. La démocratie est-elle compatible avec une organisation fondée sur l’inégalité des connaissances ? Parler de démocratie lycéenne, ne serait-ce pas faire croire que toute verticalité est abolie dans la relation pédagogique et éducative, au profit d’une horizontalité démocratique où chacun, élève et professionnel, compte pour une voix ? Quand on sait combien aujourd’hui l’essor des moyens d’information et de communication numérique renforce la tendance à l’horizontalité, ne peut-on imaginer le cauchemar d’une démocratie lycéenne caricaturale, où les lycéens likeraient telle forme d’accompagnement personnalisé, tel dispositif, voire tel enseignement ou tel enseignant ?

VIE DEMOCRATIQUE

Bien évidemment, tel n’est pas l’objectif de cet acte 2 de la vie lycéenne que les ministres appellent de leur vœux.  Il faut se souvenir de ce qu’écrivaient déjà en 1946-47 Paul Langevin et Henri Wallon dans leur projet de réforme de l’enseignement, que nous avons cités dans notre billet du 2 septembre. Il s’agirait alors moins de « démocratie lycéenne » que d’ «apprentissage de la vie démocratique », de lycée « à structure démocratique », de « self governement de la vie lycéenne ». Dans cette perspective, en effet, la vie lycéenne constitue un élément essentiel de la formation des lycéens aux « vertus civiques».

On retiendra, parmi les obstacles très concrets à l’existence d’une véritable vie lycéenne repérés dans le rapport de Mme Dufour-Tonini, la question de l’espace et du temps. La forme scolaire lycéenne qui perdure exclut par définition la vie lycéenne. Le temps scolaire est quasi exclusivement consacré aux apprentissages disciplinaires, à l’entraînement aux épreuves de l’examen terminal des baccalauréats, au point qu’il n’est pas rare que les pauses méridiennes n’excèdent pas 30 minutes, entre 4 heures de cours le matin et autant l’après-midi. Les espaces scolaires sont dédiés aux enseignements, et il est bien difficile de trouver une salle réservée au conseil de la vie lycéenne, quand le lycée ne dispose pas d’assez de salles pour accueillir tous les enseignements à certaines tranches horaires de la journée.

NOUVELLE GOUVERNANCE ?

Pour s’engager dans la vie lycéenne, un lycéen, une lycéenne doivent souvent choisir de manquer des heures d’enseignement…On voit bien comment l’organisation de nos temps et espaces scolaires est parfaitement adéquate à un modèle politique d’éducation qui fait de la transmission des savoirs par les maîtres l’alpha et l’oméga de la formation des lycéens. Tout cela fait système, et marginalise donc la vie lycéenne. Mais on observe aussi combien, inexorablement et lentement, le mode de gouvernement des établissements scolaires change. Le temps n’est plus où, du ministre au proviseur, une chaîne de commandement faisait descendre de haut en bas les instructions mises en œuvre dans chaque lycée de manière uniforme. Le temps actuel est celui de l’émergence d’un mode de gouvernance reposant sur la concertation, pour que les orientations nationales soient adaptées à la réalité de chaque établissement, non pas exécutées passivement, mais mises en œuvre collectivement après un débat où chaque partie prenante a été entendue. De ce point de vue, les conseils de la vie lycéenne, s’ils sont saisis de toutes les questions qui les concernent, et si leurs avis sont pris en compte, participent à la bonne gouvernance des établissements. Pour que l’acte 2 de la vie lycéenne ne risque pas de tourner à la farce, il importerait de prendre toute la mesure des changements nécessaires.

Page du site du ministère concernant le rapport de Mme Dufour-Tonini

Discours de George Pau-Langevin sur le thème de la vie lycéenne au lycée Viollet-le-Duc (78) le 26/09/2013

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