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Une Ecole commune, les propositions de Terra Nova

Publié par Jean-Marc ROBIN -Cap Education sur 17 Mars 2014, 17:00pm

http://www.tnova.fr/sites/all/themes/basic/images/interface/logo/TerraNova-logo.jpgLe think tank Terra Nova - proche du parti socialiste - propose de réformer le collège unique et de construire une école commune couvrant toute la scolarité obligatoire. L’idée est dans l’air depuis plusieurs années comme l’illustre la mise en œuvre laborieuse du socle commun. Les réseaux sociaux et la presse se sont largement fait l’écho de la note de Terra Nova, notamment parce qu’elle épinglait le SNES pour son conservatisme pédagogique et ses exigences bornées à demander toujours plus de postes pour le secondaire.

Terra Nova, et c’est l’intérêt de son approche, fait des propositions concrètes que certains jugeront radicales : confier les écoles et les collèges à une seule collectivité, fusionner le corps des professeurs certifiés et des professeurs des écoles, permettre aux équipes de compléter les programmes par des « plans d’études » élaborés localement, renforcer la formation continue, revoir le processus d’affectation et d’orientation des élèves, limiter les options ou supprimer les « dispositifs ségrégatifs ». Le diagnostic d’ensemble a le mérite d’être clair : avec l’assouplissement de la carte scolaire en 2007 qui a réduit la mixité sociale, le passage au collège crée l’échec scolaire des élèves les plus fragiles qui n’arrivent pas à s’adapter à une forme d’encyclopédisme des programmes, aux évaluations notées démobilisatrices et stigmatisantes, aux exigences multiples des professeurs et, surtout, à une séparation radicale entre instruction confiée aux professeurs et éducation déléguée aux autres personnels.

Liaison Ecole-Collèges

Sur plusieurs points Terra Nova vise juste : la transition CM2 – 6ème doit faire l’objet d’une attention toute particulière, de même trop d’enseignants ont tendance – à l’exception notable des professeurs principaux – à vouloir se décharger d’une mission plus transversale d’éducation et d’’apprentissage du vivre ensemble sur les équipes de vie scolaire, les associations éducatives ou, les auteurs l’oublient, sur les personnels de direction. L’éducation au sens large est trop regardée comme « le sale boulot » ou comme « l’affaire des parents ».

Parmi les propositions avancées, la fusion du corps des professeurs certifiés et des professeurs d’Ecole n’est sans doute pas une excellente idée. Qu’on le veuille ou non une telle fusion sera vécue comme une primarisation du collège, les effectifs parlent d’eux-mêmes : on compte 323.000 professeurs des écoles contre 240.000 certifiés dans l’enseignement public en 2013. Comment créer un statut unique avec des obligations de service différentes : 27 heures (24 h + 3 h annualisées) pour les professeurs des Ecole contre 18 heures pour les certifiés ?

Pour construire une école du socle, une autre voie est possible. En effet, dans les établissements où il existe des classe ULIS les collaborations fructueuses sont souvent mises en place entre les enseignants du premier degré et les professeurs du secondaire. Les collèges peuvent tout simplement accueillir des professeurs des écoles volontaires pour enseigner les disciplines fondamentales (français, math, histoire-géographie) en classe de 6 ème, puisque l’enjeu c’est la transition école-collège; professeurs qui pourraient ainsi valider le cas échéant un projet de mobilité professionnelle. La présence de professeurs des écoles dans les collèges renforcera les liens avec les écoles, enrichira les pratiques professionnelles et donnera tout son sens à un conseil pédagogique commun. Cette configuration existe dans les établissements de l’éducation prioritaire.

Agrégés et agrégation

De façon surprenante, les auteurs ne tirent pas toutes les conséquences du recrutement de tous les enseignants de la maternelle au lycée au niveau bac + 5. Avec le recrutement au niveau master et une grille de rémunération identique (sauf pour les agrégés), le corps enseignant est symboliquement unifié, pourquoi vouloir aller plus loin alors que manifestement les métiers ne sont pas identiques ? Pourquoi vouloir créer un corps unique que personne ne demande ni les enseignants concernés ni les parents ?

Terra Nova oublie d’indiquer que la fusion des professeurs des écoles et des certifiés implique que les agrégés enseignent exclusivement en lycée. Pour notre part, nous faisons une proposition simple : l’agrégation doit devenir un grade réservé aux professeurs après cinq d’exercice et en un outil de développement professionnel, ce parcours s’imposerait à tous y compris aux futurs professeurs de classes préparatoires. En réservant l’agrégation aux professeurs en exercice on augmentera ainsi le nombre de promotions internes et on placera tous les candidats dans une situation d’égalité des chances devant le concours; cela sera aussi l’occasion de supprimer la catégorie « agrégés en coup de vent » qui réussissent le concours comme étudiant pour fuir illico presto le métier d’enseignant et faire carrière dans les entreprises ou les médias ! Certains poussent même le culot à s'autoproclamer "spécialiste des questions d'éducation" !

Les autres propositions de Terra Nova sont en revanche plus intéressantes, elles méritent de faire l’objet d’un véritable débat: la suppression des notes en collège, la possibilité pour les équipes de définir partiellement le curriculum, le renforcement de la formation continue des professeurs, le droit d’expérimenter la création de structures intégrées Ecoles-Collège ou la généralisation de l’orientation choisie en laissant les parents avoir le dernier mot. Terra Nova affirme en substance que le collège n’est pas le lycée, que le collège a des objectifs propres qui s’inscrivent dans la poursuite de l’école primaire ou encore que les qualités professionnelles exigées en collège ne sont pas les mêmes qu’en lycée. Terra Nova rappelle enfin que l’échec scolaire, qui prend ses racines dans la scolarité obligatoire, engendre des coûts considérables, le think tank les chiffre à près 24 milliards d’euros.

Revaloriser le métier

Terra Nova passe toutefois sous silence - comme le souligne le SNES (1) - que l’urgence est de revaloriser le métier d’enseignant. En effet, comment espérer créer une dynamique collective autour de la refondation nécessaire du collège unique sans reconnaître le travail considérable que vont devoir engager les professeurs individuellement et collectivement pour s’approprier la réforme ? La démonstration de la sous-rémunération en France des enseignants n’est plus à faire (36.159 dollars par an contre 39.934 pour l’OCDE), elle pèse sur l’attractivité de la profession et elle créé de la démobilisation et de la frustration.

La reforme du collège doit s’accompagner d’un effort financier significatif, on peut envisager par exemple d’augmenter le service des professeurs de 2 heures (18 + 2) qui pourraient être consacrées à la concertation, au suivi des élèves, à des projets pédagogiques transversaux, au développement de nouveaux outils d’évaluation, etc. Ces deux heures intégrées au traitement des enseignants pourraient être annualisées et faire l’objet d’une négociation locale pour répondre aux besoins des élèves et offrir aux établissements les moyens de conduire un véritable projet d’établissement. Les équipes ont montré sur le terrain dans le cadre de l’accompagnement éducatif - qui leur offrait une véritable marge de liberté - la créativité dont elles pouvaient faire preuve.

Choc de clarification

Les personnels de direction et sans doute aussi les corps d’inspection attendent des décisions claires des pouvoirs publics: refondons le collège autour du socle commun, d’un nouveau système d’évaluation par compétences, mettons fin du redoublement et à l’orientation subie et donnons les moyens en temps et en formation aux équipes de construire de nouvelles normes et de s’approprier une réforme. Notre système éducatif a besoin d’un choc de clarification : le collège n’est pas un petit lycée, il doit être fondé sur une exigence d’inclusion et non de sélection. Mais la réforme  du collège unique ne se fera pas si on cherche à défaire les statuts et à « couper » les professeurs des collèges de leurs collègues du lycée, on doit au contraire favoriser des parcours professionnels plus riches… surtout quand les carrières professionnelles s’allongent !

Aujourd’hui, ce n’est pas exclusivement la faute aux organisations syndicales majoritaires si beaucoup d’enseignants sont tétanisés par le changement qu’ils interprètent comme une étape de plus vers le déclassement social et professionnel. Il faut prendre au sérieux ce sentiment collectif, il s’inscrit dans la réalité du métier d’enseignant et dans la défiance de l’Opinion publique et des élites ; l’hebdomadaire le Point titrait le 6 Mars 2014 : « Peut-on encore confier nos enfants à l’Education nationale ? » tout en dénonçant le « scandale des profs sous-payés » ! Pour accompagner les réformes, plutôt que créer des postes supplémentaires dans le secondaire commençons par mieux traiter les professeurs en place !

(1) Le SNES a publié une réponse, on attend ses propositions pour le collège unique, le SNALC en a fait. Le SNES suggère de porter l'obligation scolaire à 18 ans, l'idée mérite d'être creusée.

Note de Terra Nova "Pour une école commune, du cours préparatoire à la troisième: un pas supplémentaire vers la démocratisation"


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