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Taille des classes et inégalités scolaires

Publié par Jean-Pierre VERAN - Cap Education sur 25 Septembre 2013, 18:35pm

http://www.saintemarie-bourget.org/images/classe.gifLe débat sur l’impact de la taille des classes sur les progrès des élèves semblait avoir été clos définitivement en France après les études du haut conseil d’évaluation de l’école (HCéé). Son avis très circonspect en date du 1/3/2001concluait: « Cela incite en tout cas, à n’envisager cette politique de réduction de la taille des classes de la façon très sélective (...) et après s’être posé la question de savoir si les sommes qui y seraient consacrées ne peuvent pas être mieux utilisées autrement ». Cet avis s’appuyait sur une étude réalisée par Denis Meuret: « D’autres politiques, orientées vers un accroissement du temps d’enseignement, semblent pouvoir être plus efficientes et peut être aussi équitables ».

Des effets contrastés selon le type d'établissement

En 2006, Thomas Picketty publiait une étude analysant finement l’impact d’une politique de réduction de la taille des classes conduite de manière très ciblée. « Une réduction de la taille des classes à 17 élèves en CP et CE1 en ZEP (au lieu de 22 actuellement, contre 23 hors ZEP) permettrait de réduire de près de 45 % l'inégalité aux tests de mathématiques à l'entrée en CE2 entre ZEP et hors ZEP.» En 2011, cette étude a été reprise et approfondie par Mathieu Valdenaire dans sa thèse. Alors qu’aujourd’hui encore la taille moyenne des classes en ZEP et hors ZEP est peu différente (21 élèves contre 23), il montre qu’une diminution de 5 élèves par classe conduirait à «  une réduction desinégalités de 37% au primaire, 13% au collège et seulement 4% au lycée". Ne négligeant pas la question des coûts engendrés par une telle réduction d’effectifs en ZEP, il calcule que, l’impact d’un passage de 23 à 24 élèves hors ZEP étant infime  sur la réussite des élèves concernés, on pourrait compenser la dépense de postes supplémentaires en ZEP par des économies de postes hors ZEP.

La même année, toutefois, la publication de l’OCDE Regards sur l’éducation confirme les réserves exprimées dans l’avis du HCéé et l’étude de Denis Meuret de 2001 : « Les recherches menées dans ce domaine controversé n’ont pas permis de tirer des conclusions cohérentes, même s’il apparaît que les classes moins peuplées pourraient avoir un impact sur des groupes spécifiques d’élèves, notamment les élèves défavorisés »

En 2013, une étude réalisée en Suède relance le débat. Les auteurs concluent en effet que « réduire la taille des classes est bénéfique dans les tests cognitifs et non cognitifs à l'âge de 13 ans et 16 ans... Plus important, nous trouvons que des classes plus petites augmentent la durée de l'éducation, les salaires et les revenus à 27 ans et 42 ans ».

Gouvernance des experts

Il y a de multiples enjeux autour de la réduction des effectifs. Mais l’enjeu politique n’est pas des moindres. Les écarts répétés d’appréciation de la question entre des points de vue de chercheurs et ceux d’experts mandatés par des institutions posent question. Un élément de réponse pourrait être apporté par le point de vue présenté en 2011 par Romuald Normand. Il montre en effet comment, progressivement, s’instaure un gouvernement européen de l’éducation, en dépit du principe de subsidiarité qui confie l’éducation aux états ; comment ce gouvernement impose une politique d’obligation de résultats en éducation ; comment le new public management s’applique à l’éducation, sous des formes diverses selon les pays étudiés. Le dernier chapitre de son ouvrage analyse la trajectoire française, et met en avant le rôle particulièrement important de chercheurs et experts appartenant au paradigme de l’école efficace. Leur influence continue, en dépit des alternances politiques, traduit bien le compromis républicain français, conciliant les approches de la nouvelle droite et de la nouvelle gauche grâce à des instruments de mesure prétendus garantir une objectivité scientifique incontestable. Un exemple emblématique en est fourni par Claude Thélot, tour à tour responsable de la DEP au ministère de l’éducation nationale de 90 à 97, nommé par Jack Lang président du haut conseil d’évaluation de l’école  en 2000, et chargé en 2004 par François Fillon d’animer le grand débat sur l’avenir de l’école préparatoire à la loi d’orientation de 2005.

Peut-on s’interroger, comme le fait Romuald Normand, sur cette proximité entre responsables politiques et chercheurs experts chargés d’éclairer -ou de justifier- la prise de décision politique ?

Une étude menée en 2011 par les universités de Harvard et Columbia pourrait servir d’exemple à ce questionnement. Elle a démontré l’effet professeur sur les revenus prévisibles des élèves étatsuniens pendant toute leur vie : selon cette étude, remplacer les 5% d’enseignants les moins bien notés par rapport aux résultats de leurs élèves par des enseignants classés dans la moyenne augmenterait de 250000$ les revenus des élèves concernés. Etude intéressante de l’effet professeur, mise à profit en 2012 par le maire de Chicago pour justifier que le salaire des enseignants soit désormais partiellement proportionnel aux résultats de leurs élèves.

On voit bien en quoi programmer, pour les élèves des milieux populaires, à des moments clefs de leur parcours à l’école élémentaire, des effectifs de classe réduits, peut être  une décision difficile à prendre pour les décideurs politiques, quand ce choix supposerait l’acquiescement d’une majorité de parents et de personnels à une légère augmentation de l’effectif moyen des classes hors ZEP. Mais ne devrait-on pas au moins ouvrir un débat public sur ce la réduction de l’effectif de certaines classes ? Ce serait envisager  la refondation de l’école comme sortie de l’« arithmétique politique  des inégalités ».

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