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Pédagogie de l'égalité, laïcité et séparatisme social

Publié par Jean-Pierre VERAN - Cap-Education.fr sur 7 Février 2014, 18:53pm

http://3.bp.blogspot.com/_fZYPyxtuV4c/Seyko6sRDAI/AAAAAAAAAWo/brHp03oyBd0/s400/iStock_000006846616XSmall-1.jpgLa volonté du ministère de l'éducaiton nationale de promouvoir une pédagogie de la laïcité est évidente. L’actualité a été marquée par l’opération des journées de retrait des enfants de l’école dont les organisateurs prennent prétexte d’un prétendu enseignement de la « théorie » du genre à l’école. Ce qui est visé par les organisateurs est le travail éducatif réalisé sur la question de l’égalité des filles et des garçons.

Rappelons que la République française affirme, dans l’article premier de sa constitution : « La loi favorise l'égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu'aux responsabilités professionnelles et sociales. ». Il ne saurait y avoir donc, a priori, de clivage politique à ce sujet, l’école jouant son rôle d’institution républicaine en préparant les enfants et jeunes qu’elle scolarise à l’égal accès des femmes et des hommes aux responsabilités professionnelles, sociales et politiques. Et ce travail éducatif à l’école illustre bien le principe de laïcité qui protège les enseignements et l’action éducative, les personnels et les élèves, de tout prosélytisme religieux, de toute représentation  culturelle ou cultuelle qui nierait l’égalité des filles et des garçons.

Séparatisme social

Passons à la mise en œuvre de cette éducation dans des établissements scolaires situés dans des ghettos de relégation et dont le public est marqué du sceau du séparatisme social. Les élèves de ces établissements appartiennent à un même milieu social et culturel, et n’ont donc aucune occasion d’interagir avec des élèves issus d’autres milieux, porteurs d’autres représentations des rôles sociaux, professionnels, familiaux, politiques des hommes et des femmes. Lorsque les personnels d’enseignement, d’éducation, de santé du collège les conduisent à travailler sur l’égalité des filles et des garçons,  ils recueillent en retour des affirmations telles que : « les femmes ne sont pas les égales des hommes » « elles sont moins intelligentes » ; « elles sont moins fortes ». Lorsqu’ils expliquent aux quelques parents qui sont activement engagés dans la vie du collège la démarche  d’éducation à l’égalité des filles et des garçons, une mère leur répond qu’elle entend bien ce qu’ils lui disent, mais qu’une autorité religieuse du quartier a mis en garde contre cette démarche de l’école, et qu’elle  ne peut mettre en doute la parole de ce religieux. On touche alors les limites de l’action éducative quand elle est contrecarrée par les effets du séparatisme social à l’œuvre dans la société française.

"La vérité est ailleurs"

Et cela éclaire d’un jour particulier la question de la politique d’éducation prioritaire. Malgré les efforts entrepris par les équipes des collèges ambition – réussite (à partir de 2006) puis école-collège-lycée pour l’ambition, l’innovation et la réussite (à partir de 2010-11), malgré l’accompagnement dont bénéficient les élèves de ces établissements, les résultats en terme de formation, de poursuite d’études et d’orientation restent très en deçà de ceux des autres établissements. Quels que soient l’ambition des projets, le dévouement de ceux qui les portent à la cause éducative, à la promotion de l’égalité, on ne parvient pas à surmonter les effets délétères du séparatisme social, culturel, cultuel. Un professeur, qui exerce dans un établissement ECLAIR, explique qu’il a le sentiment que les élèves endossent avec plus ou moins de conviction en arrivant au collège le rôle de l’élève, qui accomplit ce qu’il pense être attendu de lui, en sachant bien que tout ce qu’on lui enseigne est sujet à caution, car la vérité est ailleurs qu’à l’école.

Si l’on veut donner plus de crédit au discours républicain de l’école, il faut combattre le séparatisme social, dont ces élèves et leurs familles sont victimes. Cela pourrait passer par la transformation du public scolaire des établissements scolaires actuellement touchés par ce phénomène. Non pas, comme on l’a fait parfois, en y implantant des sections d’élite, peuplées par des élèves issus de milieux socialement et culturellement plus favorisés, mais vivant dans l’entre soi leur vie de classes à horaires aménagés, dans une sorte d’apartheid scolaire qui se manifeste jusque dans la répartition des élèves entre les tables du restaurant scolaire.

Forme scolaire

Pour favoriser l’interaction entre élèves issus de milieux différents, il faut qu’ils fassent leurs études dans des classes, des groupes solidaires où ils sont mêlés les uns aux autres. Cela passe sans doute par la remise en cause de la forme scolaire française traditionnelle, si fortement organisée pour trier, sélectionner, séparer. On pourrait s’appuyer sur l’expérimentation et l’innovation pour rompre avec cette forme scolaire et concevoir dans ces établissements des unités d’enseignement, des « maisons » comportant une division par niveau, où le parcours de formation des élèves, parce qu’il apporte une valeur ajoutée à l’enseignement standard, attirerait un public scolaire socialement et culturellement mixte.

Cela mérite d’être tenté. Pour éviter que  le cercle infernal du séparatisme social et de la défiance en l’école qu’il nourrit ne se renforce jusqu’à encourager au retrait, même provisoire, de certains enfants de l’école. Il est dommage que la refondation de l’éducation prioritaire, présentée par les ministres le 14 janvier dernier, n’aborde pas cette question frontalement. Dans les internats de proximité envisagés, pour améliorer l’encadrement et l’accompagnement éducatif des élèves, il est en effet à craindre que la mixité sociale et culturelle soit absente parmi les élèves accueillis.

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