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Ordre et désordre: pour une démocratie scolaire des droits et des devoirs

Publié par Jean-Marc ROBIN - Cap-Education.fr sur 1 Avril 2015, 19:00pm

Ordre et désordre: pour une démocratie scolaire des droits et des devoirs

Les enquêtes Pisa le rappellent cruellement: 30 % des élèves en France se plaignent de ne pas pouvoir bien travailler en classe (...) L' absence de réflexion collective et de travail en équipe nuit gravement au climat de classe et d’établissement. (...) La réinscription d’un élève dans un établissement scolaire ne doit pas être automatique, elle doit être conditionnée par le respect du règlement intérieur.

« Ne rien lâcher »

La journaliste Louise Tourret a invité, il y a plusieurs mois, dans son émission sur France Culture Rue des écoles un professeur de sciences économiques et sociales qui impose un ordre scolaire rigoureux en s’appuyant sur des sanctions et des exigences fortes en terme d’engagement dans les apprentissages. Jeune agrégé de sciences sociales, il a fait le constat banal que tous les élèves ne sont pas bien préparés par leur milieu social et familial aux études; après l’avoir appris - comme il explique lui-même dans les livres de Pierre Bourdieu - il le constate sur le terrain: c’est-à-dire dans sa classe. Ce qu’il propose n’est absolument pas original: être exigeant, ne pas hésiter à punir mais aussi travailler en équipe pour assurer un meilleur suivi scolaire et éducatif de chaque élève, en somme agir avec « une fermeté bienveillante ».

Dans un article pour la revue Esprit (01/2014) intitulé Inattention danger ! Philippe Meirieu fait le même constat des difficultés croissantes de concentration des élèves, il n’appelle pas à punir ou sanctionner davantage mais à réinventer la pédagogie, à chercher sans relâche comment mieux transmettre les savoirs.

Climat de classe

Sans nier l’importance de la pédagogie ou de la taille des effectifs sur laquelle se focalise les revendications syndicales - on travaille en effet généralement mieux à 25 qu’à 35 - l’expérience montre que de plus en plus d’élèves ne font pas seulement preuve d’un déficit d’attention mais refusent tout simplement l’ordre scolaire et l’autorité des enseignants. Et là ce n’est pas la « pédagogie » ni la fermeté du maître qui est en question mais le rapport à l’Ecole. La résistance prend mille et un visages: le retard systématique, l’oubli de matériel volontaire, le refus de se déplacer en classe quand le professeur le demande ou de prendre des notes, l’assoupissement volontaire sur la table, etc. Même un cours bien structuré, bien rythmé et appuyé sur un ensemble de micro-tâches qui font sens peut être saboté par un ou plusieurs élèves. Les enquêtes Pisa le rappellent cruellement: 30 % des élèves en France se plaignent de ne pas pouvoir bien travailler en classe, notre pays est l’un des pays où les professeurs sont les moins respectés. 

Travail collectif

Bien sûr, on peut chercher du côté du savoir-faire professionnel, de la formation ou de l’effondrement dans l’Opinion Publique de l’image des enseignants les causes de cette difficulté croissante à « faire classe » en collège et en lycée. Les rythmes scolaires et les programmes trop encyclopédiques n’aident pas les enseignants mais il y a aussi une raison plus profonde à cette situation. Sauf dans les établissements classés en zone prioritaire, l’éducation - au sens de la transmission des savoirs sociaux - ne fait pas l’objet d’un travail collectif de délibération et de régulation. Chacun se renvoie « la patate chaude » et l’omerta règne en maître. Pour les directions d’établissement, chaque professeur sème « ce qu’il récolte », seuls sont en difficulté les professeurs qui n’ont pas d’autorité ou préparent mal leurs cours; pour les enseignants leur autorité est minée par les chefs d'établissement qui ne les soutiennent pas en cas de problèmes, dès lors il faut apprendre à gérer soi-même ou à taire ses difficultés; enfin, pour les élèves et les familles il y a des « bons profs » et « des mauvais profs » !

Cette absence de réflexion collective et de travail en équipe nuit gravement au climat de classe et d’établissement. Le temps d’apprentissage réel est réduit et les acquisitions se font difficilement. Pourtant, la solution pour en sortir est évidente: il faut prendre le problème à bras-le-corps. Les équipes - dans le dialogue avec les représentants des élèves et des parents - doivent dire ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Les règles de vie collectives ne peuvent pas être intériorisées si chaque professeur fait à peu près ce qu’il veut dans « son coin ». La variance des normes d’un enseignant à l’autre fait des ravages: certains accepteront que des élèves dorment sur leur table quand d’autres feront la guerre aux mâcheurs de chewing gum ou aux élèves qui ne se tiennent pas droits sur leur chaise. Quand les uns exigent des élèves qu’ils restent debout et fassent silence avant de les autoriser à s’assoir pour débuter le cours, les autres ne diront rien à des élèves qui s’engouffrent dans la classe et se bousculent pour occuper les places au fond. Les établissements scolaires apparaissent de plus en plus comme des espaces dérégulés où chacun ré-invente et bricole les normes de travail ou sociales. L’individualisme des professeurs exacerbe l’individualisme des élèves. Les enseignants malmenés n’ont d’autres choix que de taire leur honte, souffrir en silence ou s’engager dans une stratégie de survie (Hélou, Lantheaume, 2008).  

Dans de nombreux établissements, il est urgent de placer la construction d’un cadre scolaire au centre du projet éducatif et de souder la communauté des adultes (professionnels et parents) autour de règles partagées et admises de tous. Le climat de classe et d’établissement est un facteur essentiel de la réussite des élèves. « Ce sale boulot » n’est ni plus ni moins que le cœur du métier: apprendre aux élèves à vivre ensemble et à respecter un cadre commun. Les équipes pédagogiques et éducatives doivent investir pleinement cette dimension faute de quoi les débordements, les incivilités et les micro-violences poursuivront leur irrésistible progression, laissant penser aux élèves que, finalement, dans la vie c’est la loi du plus fort qui s’impose. Les futurs cours de morale laïque qui seront mis en place à la prochaine rentrée scolaire risquent de sonner creux !

Démocratie des devoirs

« Faire société » devrait être le premier objectif d’un collège ou lycée, les prérogatives des établissements scolaires devraient être renforcées, le droit à l’éducation devrait s’accompagner de l’obligation de respecter des règles communes. La réinscription d’un élève dans un établissement scolaire ne doit pas être automatique, elle doit être conditionnée par le respect du règlement intérieur. Les élèves doivent comprendre qu’en démocratie et dans la vie collective l’intérêt général doit nécessairement l’emporter sur l’intérêt individuel. Parce qu’ils peuvent notamment choisir leurs élèves et peuvent s’autoriser de ne pas les réinscrire, les collèges et les lycées privés sont mieux armés pour gérer l’ordre scolaire, il y a là une forme de compétition déloyale qui nourrit la défiance vis-à-vis des établissements publics. L’autonomie doit pouvoir aussi se décliner sur le plan éducatif, les élèves et leurs familles doivent comprendre que l’éducation n’est pas une consommation individuelle mais un projet collectif qui suppose un véritable engagement et une forme d’adhésion.

La démocratie des droits doit s’accompagner d’une démocratie des devoirs sur laquelle il urgent d'insister. Le renforcement des liens entre les établissements et les parents, si nécessaire par ailleurs, ne peut pas s’accompagner d’une défiance accrue de l’Institution vis-à-vis des décisions des personnels de direction. Jean-Christophe Torrès l'a très justement souligné: « La plupart des sanctions étant posées par le seul chef d’établissement, il convient de réduire « l’arbitraire » et d’encadrer par des procédures contraignantes l’exercice d’une autorité visiblement contestable aux yeux même du ministère. Une telle suspicion, érigée ainsi en doctrine, est en elle-même intolérable: une institution qui n’accorde pas sa confiance à l’égard de ceux qui portent l’administration éducative locale se discrédite elle-même ». (1) 

Les proviseurs et les principaux doivent disposer des outils juridiques – donc un véritable pouvoir de sanctionner ou d’aménager les scolarités et les emplois du temps - pour fabriquer avec les équipes « l’ordre scolaire » sans lequel il n’y pas d’apprentissages véritables. C’est aussi une demande des élèves de pouvoir travailler dans de meilleures conditions (Gasparini, 2013).

La démocratie des droits doit être équilibrée par une démocratie scolaire des devoirs, c’est sans doute par là que commence la promotion de la laïcité: « Nous ne pouvons pas nous résigner à voir se déliter chaque jour un peu plus la capacité de nos concitoyens à vivre ensemble. Nous ne pouvons pas accepter de laisser une partie de notre jeunesse s’éloigner de valeurs fondamentales, comme la Laïcité. (…) C’est la mission que la République a dès l’origine confiée au service public de l’éducation : transmettre nos valeurs essentielles, former des citoyens, apprendre le respect des autres, mettre une culture en partage ». Discours de Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'Éducation Nationale lors de son audition par l'Observatoire de la Laïcité le 21 octobre 2014

Cet article est extrait de Au coeur de l'Ecole de Jean-Marc Robin,

 

(1) Torrès Jean-Christophe, Sur un certain laxisme éducatif, Cap-Education.fr, 14/08/2014

Lantheaume Françoise & Hélou Christophe. La souffrance des enseignants. Une sociologie pragmatique du travail enseignant.  PUF, 2008 

Gasparini Rachel, La discipline au collège. Une analyse sociologique de la note de vie scolaire. PUF, 2013

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