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Médias et Ecole: une évolution parallèle ?

Publié par Jean-Pierre VERAN sur 2 Juillet 2013, 07:00am

http://pbmedias.chez-alice.fr/Europe%20cyberfax/images/logo_clemi.jpgLe colloque annuel du CLEMI de l’académie de Montpellier s’est efforcé le 12 juin d’apporter des éléments de réponse à la question : Internet est-il un média comme un autre ? Dans sa conférence inaugurale, le journaliste Pierre Haski, co-fondateur de Rue89, a expliqué les bouleversements en cours en s’appuyant sur le cheminement qui l’a conduit avec d’autres journalistes à se lancer dans l’aventure de Rue89 et sur les questions nouvelles qui se posent à eux aujourd’hui. Pour résumer schématiquement,  on pourrait dire que « le monde des journaux », monde vertical où de grandes marques de presse écrite, radio, télévisuelle structurent le paysage bouge encore mais est condamné, alors que l’information est bien vivante, plus que jamais proliférante grâce à Internet. Il faut distinguer soigneusement le sort des entreprises de presse de celui de l‘information.

Un premier phénomène majeur de rupture avec le monde ancien des mass-médias, c’est, selon Pierre Haski, l’irruption du lecteur, qui s’impose à la suite même de l’article en ligne publié par le journaliste. Le mode participatif est la caractéristique essentielle du changement intervenu depuis quelques années. Les exemples récents ne manquent pas de travail collaboratif entre journalistes professionnels et blogueurs témoins, qu’ils soient experts ou citoyens : ce fut le cas par exemple récemment à partir d’écrits en ligne postés par des proches de salariés  de Virgin ou de Pétroplus. Le journaliste acquiert donc une nouvelle légitimité, non plus fondée sur l’autorité de sa marque d’entreprise de presse, mais sur son rôle de «contrepoison» quand, sur la Toile, courent des rumeurs dont les internautes se demandent quel est leur crédit. Cela a été récemment le cas à propos d’une «étude» prétendant démonter qu’en France il valait mieux être assisté que salarié. Le professionnalisme du journaliste lui permet de valider ou invalider telle information.

Un second phénomène majeur de rupture, c’est que désormais, souligne Pierre Haski, le lecteur ne va plus chercher l’information, mais que l’information vient à lui, notamment au travers des réseaux sociaux. Le lecteur est à l’affut d’informations signalées par son ou ses réseaux. Ainsi, à Rue89, seuls 40% des  lecteurs quotidiens  viennent directement consulter le site, confiants dans la marque, la majorité (60%) y vient en suivant des liens.

Ces deux modifications importantes du paysage médiatique nécessitent de revoir le contenu et l’organisation même d’un journal pure player (qui n’est pas adossé à un mass media existant). Il s’agit de définir ce sur quoi on est pertinent, et ce qu’on ne couvrira pas : le temps du média généraliste est donc révolu. Cette émergence de sujets transversaux (comme les nouvelles formes d’organisation sociale) conduit à casser le rubricage traditionnel et la spécialisation des journalistes (Monde, Europe, France, politique, social, économique, culturel, etc.). Le journaliste, dit Pierre Haski, devient plus polyvalent, les angles de traitement étant nécessairement pluriels. Ses fondamentaux – rigueur, vérification, indépendance, déontologie- sont plus que jamais sollicités dans ce nouveau cadre de travail.

Cela aurait-il quelque-chose à voir avec l’école ?

Certains seront tentés de répondre négativement, en arguant du fait incontestable que l’école n’est pas un moyen d’information, amis une institution qui transmet des savoirs, des connaissances et une culture. D’autres en revanche observeront, comme Yves Soulé en clôture de cette journée, que du côté de l’information comme de celui de la formation, ce qui est en jeu, c’est à la fois la médiatisation instrumentale (actuellement portée par l’essor numérique) et la médiation humaine, du journaliste ou du professeur.

L’école, elle aussi, est en effet bouleversée par le développement des moyens numériques d’information et de communication. Le Ministre de l’éducation nationale a, le 10 juin, procédé à un point d’étape sur l’entrée de l’école dans l’ère du numérique. Ce bouleversement introduit la nécessité d’une éducation aux médias et à l’information, nécessairement transversale, comme bien d’autres éducations -  à la santé et à la citoyenneté, au développement durable, par exemple. Mais cette éducation aux médias et à l’information impose que l’élève apprenne « un usage responsable d’internet », « le développement d’une compétence de recherche, de sélection et d’interprétation de l’information, ainsi que d’évaluation des sources et des contenus »,afin de « former les « cybercitoyens » actifs, éclairés et responsables de demain ». L’école doit donc proposer  « la possibilité d’un usage sécurisé des médias au quotidien, encourageant les pratiques de collaboration et d’échange tant des élèves que des enseignants et la co-construction des savoirs au sein d’environnements d’apprentissage stimulants et adaptés ».

Ces extraits du document présenté le 10 juin par le Ministre font apparaître certains parallélismes entre la modification du régime de relation entre les élèves, les enseignants et les savoirs et celle du régime de relation entre le journaliste, son lecteur et l’information. On parle de co-construction des savoirs comme de co-construction de l’information.

Cette co-construction, en pédagogie, signifie que l’élève apprend en faisant, en produisant des textes, des tableaux, des schémas, des images, que le professeur sollicite fortement sa créativité comme sa réflexivité. Dans un entretien accordé le 10 juin à Libération, Vincent Peillon affirme, comme l’a rappelé Marguerite Cros au cours de cette journée, qu’avec le numérique « le professeur se reconcentre sur son cœur de métier. Car il faut être capable de lire l’information, de la sélectionner, de la comprendre. De nombreux enseignants utilisant ces méthodes nous disent : « C’est formidable, nous pouvons nous concentrer sur l’essentiel, développer l’analyse, le jugement, la réflexion et utiliser des pédagogies plus actives, plus coopératives et d’autres modes d’évaluation » »

Faudrait-il alors renoncer à s’interroger sur la pérennité de la forme scolaire traditionnelle comme les journalistes et professionnels de l’information s’interrogent sur la pérennité du modèle de la presse ? La forme traditionnelle du second degré français, avec ses heures successives d’enseignements disciplinaires cloisonnés, qui sont des heures de cours avec un tableau derrière le bureau du maître et des rangées parallèles de chaises et de tables, est-elle encore pleinement adaptée à une approche plus  transversale des savoirs faisant appel aussi à l’initiative des élèves ? Une réflexion sur les emplois du temps et les espaces scolaires ne serait-elle pas bienvenue pour accompagner l’actuelle refondation ? Des évolutions dans ce domaine permettraient aux professeurs de mieux exprimer les fondamentaux professionnels qui sont les leurs, une identité professionnelle aussi forte que leur identité disciplinaire.

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