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La culture économique des lycéens: un enjeu citoyen

Publié par Jean-Marc ROBIN - Cap-Education.fr sur 12 Août 2014, 09:15am

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Ces derniers mois plusieurs livres d’économie ont cherché à faire le bilan de l’état de la France et ont suggéré des pistes de changement. Comme le souligne les auteurs de « Changer de modèle » (Aghion, Cette, Cohen) ou « 10 idées qui coulent la France » (Landier, Thesmar) parmi les défis que notre pays doit surmonter il y a la force des représentations erronées et, pour le dire autrement, la faiblesse de la culture économique des français et de nos élites. Pourtant, la France est sur le plan de la recherche économique un pays très dynamique et de nombreux économistes français ont acquis une réputation internationale, on pense bien sûr à Thomas Piketty, Esther Duflo, Philippe Aghion, Jean Tirole, Jean-Paul Fitoussi, etc. Aujourd’hui, l’Ecole d’Economie de Paris ou l’Ecole d’Economie de Toulouse sont des institutions reconnues qui attirent de nombreux étudiants et chercheurs étrangers. A l’image de Gabriel Zucman, les jeunes économistes ont souvent une vision plus pragmatique de leur discipline. Cette approche vise à chercher des solutions opérationnelles aux problèmes économiques, pour Zucman l’évasion fiscale massive qu'il chiffre à 350 milliards pour la France (soit 6 fois le budget de l’éducation nationale). 

L'économie: une langue

Côté « grand public », la culture économique des français et des nouvelles générations reste modeste et, disons-le, la dernière réforme des lycées qui a transformé les sciences économiques et sociales (SES)  en classe de seconde en « enseignement d’exploration » va vraisemblablement amplifier ce triste constat. Et cela d’autant plus que la lecture des grands quotidiens diminue (sauf les Echos) quand dans le même temps les magazines économiques restent une niche aux tirages limités. Pour leur part, les grandes chaînes de télévision consacrent peu de temps aux questions économiques, sur les antennes publiques il n’y a d’ailleurs aucun magazine économique, à l’exception des quelques minutes ciné-pédagogiques du Docteur CAC sur France 5.

Aujourd’hui, l’économie n’est pas une discipline mais est devenue une langue parlée tous les jours par les responsables politiques, les chefs d’entreprises et les représentants des institutions internationales. Comme le numérique il faut se donner les moyens de son apprentissage car le manque de confiance des français dans leurs institutions et dans l’avenir de leur pays s’explique par leurs difficultés à comprendre que « les règles du jeu » ont changé dans une économie mondialisée et tournée vers l’innovation. Tous les spécialistes l’affirment ni l’Europe ni le Monde ne deviendront « la France en plus grand », c’est la France qui doit s’adapter ! L’enseignement de l’économie est aussi nécessaire pour couper l’herbe sous le pied aux démagogues de droite comme de gauche qui ressassent ad nauseam des solutions du type « y a qu à … »  ou « faut qu’on… », par exemple : « y a qu’à sortir de l’euro,  hisser des barrières douanières et interdire l’immigration pour protéger nos emplois » ou « faut qu’on interdise les licenciements pour faire baisser le chômage ». Si le débat sur les questions économiques est nécessaire, la démagogie et l’ignorance en économie freinent le changement, compliquent le dialogue social dans les entreprises et, au bout du compte, alimentent le sentiment de déclin ou le goût pour un passé révolu.

Culture commune

L’Ecole a une responsabilité particulière pour réconcilier les citoyens avec l’économie, elle doit enseigner à la fois des savoirs solides (vocabulaire de base, mécanismes et faits économiques), développer l’esprit critique des élèves en les initiant à des approches théoriques plurielles mais elle doit, avant toute chose, leur apprendre à déconstruire les diagnostics et les solutions simplistes  ou paresseuses ! Le débat existe plus qu’on ne le pense parmi les économistes, il est souhaitable et participe à faire vivre notre démocratie. Contrairement à un mythe, l’unanimisme ne règne pas « en maître » mais les économistes partagent une culture commune, ce sont les bases de cette culture qu’il faut enseigner. L’économie est une science sociale et en aucune façon un « nouveau catéchisme ». Elle doit pouvoir trouver, sous une forme adaptée aux différents parcours des élèves, toute sa place dans les séries générales et technologiques des lycées et être évaluée au baccalauréat.

Le bilan de la réforme du lycée s’impose, il ne faut pas perdre de temps, nous devons nous interroger non seulement sur la façon de travailler avec les élèves, de les évaluer mais aussi questionner les programmes: que devons-nous enseigner aux lycéens du XXI pour mieux les préparer aux études supérieures et au monde de demain, dans lequel -qu’on le regrette ou non - les questions économiques occupent une place centrale. La compréhension des mutations technologiques et économiques comme l’exigence d’une démocratie apaisée plus participative impliquent que les citoyens et les salariés ne soient pas des analphabètes en économie ! C’est pourquoi les enseignements d’économie – autrement que sur le mode de l’initiation ou de l’exploration - doivent faire partie de la nouvelle culture commune des lycéens.

(1) Changer de modèle, Philippe Aghion, Gilbert Cette, Elie Cohen ; 2014, Editions Odile Jacob

(2) Dix idées qui coulent la France, Augustin Landier, David Thesmar, 2013, Flammarion

(3) La richesse cachée des nations. Enquête sur les paradis fiscaux, Gabriel Zucman, 2013, La République des Idées / Le Seuil

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