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L'établissement scolaire: carrefour des solitudes ou communauté vivante ?

Publié par Jean-Pierre VERAN - Cap Education sur 12 Janvier 2013, 18:17pm

http://www.gralon.net/articles/vignettes/thumb-devenir-professeur-des-ecoles---formation-et-concours-3305.gifSi l’on en croit le récent rapport de Mme Gonthier-Maurin[1] sur le métier d’enseignant, l’établissement scolaire est un « lieu d’interactions complexes » entre diverses solitudes affrontant des défis quotidiens. Le rapport, s’appuyant sur l’audition de la sociologue Anne Barrère, en pointe trois.

Celle des élèves affrontant quotidiennement « le poids du verdict scolaire » de la note, et la pression de l’orientation, que méconnaissent largement les professeurs. Celle des enseignants, qui se confrontent individuellement, heure de cours après heure de cours, à l’impératif de « faire tenir la forme scolaire (…) face à un groupe déterminé dans un lieu précis. », impératif qui échappe aux élèves. Celle des chefs d’établissements, « responsables de l’image et de la réputation de l’établissement face au public. Ils doivent faire avec les exigences des parents d’élèves, le contrôle de la hiérarchie, l’implication des collectivités territoriales et le regard des médias. Ils jouent également un rôle de médiateur entre les groupes numériquement beaucoup plus importants que sont les élèves et les enseignants ». Leur action est souvent mal comprise des uns et des autres.

Le rapport réserve un sort particulier aux relations, ou plutôt,  aux « tensions plus aiguës avec la hiérarchie et les parents d’élèves », ce qui explique leur absence dans cette première approche. On ne sera pas surpris, une nouvelle fois, de constater que, pour ce qui concerne le second degré, manquent à l’appel des protagonistes les personnels de vie scolaire et notamment les conseillers principaux d’éducation dont le rôle est pourtant essentiel dans la médiation entre les parents et l’établissement, entre les élèves et les enseignants. Ils ne sont à aucun moment cités dans le rapport, alors pourtant qu’ils sont confrontés, dans leur travail quotidien, à la résolution des explosions de la forme scolaire, par exemple lorsqu’un professeur exclut de son cours un ou plusieurs élèves. Ceux qui sont des acteurs clefs de la qualité du climat scolaire ne sont mentionnés ni dans le constat, ni dans le diagnostic, ni dans les voies du redressement. Ce nouveau silence en dit long sur la place assignée aux personnels de vie scolaire dans l’ordre secondaire français. On notera, dans la même logique, l’absence totale de mention des professeurs-documentalistes dont le métier ne s’exerce pas, c’est le moins que l’on puisse dire, de manière identique à celui des professeurs de disciplines.

Nuançant l’approche convenue de l’individualisme des enseignants, le rapport constate plutôt que « les solidarités informelles (entre enseignants sur une base affinitaire, NDR) au sein des établissements sont très fortes, mais elles demeurent largement invisibles de l’extérieur, y compris de la hiérarchie ». Le rapport s’intéresse à « la prise de décision au sein des établissements scolaires ». Il évoque la question de l’autorité du chef d’établissement et de son exercice plus ou moins démocratique, et le rôle de deux instances, le conseil d’administration et le conseil pédagogique. « Le conseil d’administration dans sa forme actuelle n’est manifestement pas le lieu adéquat pour faire dialoguer enseignants et chef d’établissement au service d’un projet partagé. De leur côté, les conseils pédagogiques peinent à trouver leur souffle en partie parce qu’ils sont décrits comme servant à contourner les conflits syndicaux qui peuvent être présents au conseil d’administration ». Ces deux phrases mériteraient plus ample développement. Si le conseil d’administration n’est pas en effet le lieu adéquat du dialogue entre enseignants et chef d’établissement, c’est notamment que cette instance délibérative réunit l’ensemble de la communauté éducative, élus des parents, des élèves, des autres personnels, représentants des collectivités territoriales, personnalités qualifiées. C’est une des raisons de la création en 2005 des conseils pédagogiques, instance consultative composés de représentants des professeurs par discipline et des professeurs principaux par niveau, du conseiller principal d’éducation (qui n’a pas été oublié en 2005), du chef de travaux dans les lycées technologiques et professionnels, et de la direction qui les désigne après consultation des équipes pédagogiques.

A travers ces deux instances coexistent deux modes de pilotage de l’établissement. Un pilotage en mode gouvernement d’une assemblée élue, sur la base de listes présentées notamment par les organisations syndicales des personnels, les associations de parents d’élèves,  assemblée qui n’élit pas son président qui est le chef d’établissement, représentant de l’Etat (depuis 2005, les lycées professionnels peuvent déroger à cette contrainte inédite hors établissements publics locaux d’enseignement). Un pilotage en mode gouvernance, avec le déploiement d’une instance consultative dont les membres sont eux mêmes désignés par le chef d’établissement après consultation des équipes pédagogiques et non des organisations syndicales. Le conseil pédagogique, ainsi à l’abri d’une approche essentiellement corporative, peut mettre au premier plan de ses priorités le projet collectif de politique pédagogique et éducative, qui, une fois élaboré, sera soumis à la délibération du conseil d’administration pour devenir un élément essentiel du projet de l’établissement. Cette instance est donc bien le lieu propice au dépassement des seules affinités électives conduisant des professeurs à travailler ensemble autour d’un projet particulier, comme au dépassement des seules actions collectives défensives des enseignants quand leur profession se sent attaquée. Elle peut donc  favoriser la coopération entre direction, enseignants et CPE.

Cette instance consultative, la plus récente, n’est pas la seule. Le rapport ne mentionne pas, par exemple, le comité d’éducation à la santé et à la citoyenneté (CESC), pourtant institué depuis 1998,  dont la composition est élargie aux parents, aux élèves, et aux partenaires de l’établissement. Il peut permettre l’élaboration participative d’une politique éducative partagée, favorisant notamment la coéducation avec les parents et le travail en réseau avec des professionnels extérieurs. Il n’est pas non plus question dans le rapport des conseils pour la vie lycéenne (CVL), crées en juillet 2000, qui sont une belle occasion de responsabiliser les élèves, d’écouter leur point de vue, et d’organiser la vie du lycée en prenant en compte ceux qui y sont formés. Ces conseils sont composés de dix lycéens élus au suffrage direct par les élèves et de dix représentants des personnels (dont 5 enseignants et CPE) et des parents, présents à titre consultatif et  ne participant pas au vote.

Il existe bien, sur le papier, et depuis longtemps, des outils pour faire vivre la communauté éducative de l’établissement et dépasser les solitudes. Il est dommage que le rapport  n’ait pas été sur ce point plus complet. Serait-ce le signe de la carence de démocratie participative effective dans les établissements scolaires, et de la méconnaissance par les enseignants eux – mêmes de ces instances ? Pour redonner sens à l’école, pourquoi ne pas donner sens, en les animant et les responsabilisant, à des instances dont le sous-régime, le fonctionnement strictement formel, voire le maintien en léthargie, n’encouragent aucunement les élèves, les parents et les personnels à s’y engager plus avant ? Il serait souhaitable que la refondation de l’école ne néglige ni certains personnels ni certaines instances dont le rôle est vital pour que les communautés éducatives ne soient pas que des mots.
 [1] http://www.senat.fr/rap/r11-601/r11-6011.pdf

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