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Gouvernance démocratique: et si les lignes bougeaient dans les établissements scolaires ?

Publié par Jean-Pierre VERAN - Cap-Education.fr sur 2 Mai 2014, 10:24am

Selon une vision traditionnelle de l’organisation de l’établissement scolaire du second degré, la direction administre et les professeurs enseignent. Cette « division du travail » peut conduire à des divergences, voire des oppositions, entre des professeurs s’affirmant exclusivement soucieux de la qualité de la formation de leurs élèves et de leurs conditions de travail, et des directions prioritairement soucieuses d’optimiser la dotation horaire globale (DHG) de l’établissement pour la réussite de tous les élèves.

Les professeurs proposent de dédoubler certains enseignements, les directions font valoir que cela n’est pas possible dans le cadre de l’enveloppe horaire accordée, qu’il faut donc faire des choix, poser des priorités. Bien souvent, il arrive que lors du vote au conseil d’administration sur la répartition de la dotation horaire globale, les représentants des enseignants votent contre, expliquant parfois qu’ils ne votent pas contre la répartition elle-même mais contre la dotation jugée par eux insuffisante, et donc responsable d’une répartition insatisfaisante.

Conseil pédagogique

La création du conseil pédagogique par la loi Fillon du 22 avril 2005 a visé à créer dans les collèges et les lycées une instance consultative où le débat pédagogique et éducatif peut avoir lieu, permettant de dégager les priorités qui peuvent conduire à des choix pertinents, partagés au sein de l’établissement. Sa mise en place s’est heurtée d’abord à certaines résistances, tant la nouveauté est suspecte, surtout quand on la soupçonne de permettre à « l’administration » de contourner les représentants élus des personnels. Ce qui est pure fiction, puisque les propositions de ce conseil consultatif sont nécessairement ensuite présentées au conseil d’administration, seule instance décisionnelle. Progressivement, le conseil pédagogique, parce qu’il est tout simplement utile, s’est installé dans le paysage. Représentants des professeurs principaux, des professeurs de chaque discipline, professeur-documentaliste et conseiller principal d’éducation peuvent y élaborer avec la direction des propositions qui seront ensuite présentées au conseil d’administration. Il y a là un espace et un temps pour le débat de fond sur les questions pédagogiques.

Projet pédagogique

Le débat, heureusement, n’est pas toujours consensuel. Il peut permettre de dégager des propositions alternatives qui reposent sur des choix stratégiques différents. Ainsi, pour répartir la dotation horaire globale des heures d’enseignement, ce n’est pas la même chose de partir en lycée sur la base de 14 divisions de seconde à 35 élèves, ou de 18 divisions à 28 élèves. Dans la première hypothèse on aura par semaine 15,5 h d’enseignement en classe entière, et le reste du temps en groupes et effectifs allégés, dans la seconde, on aura 28,5 h en classe entière, le reste en groupes. Cette seconde hypothèse permettrait par rapport à la première de renforcer la cohérence de classe pour les élèves, leur suivi par les enseignants, l’accompagnement de leur projet d’orientation. Mais la première présente l’avantage d’avoir plus de temps de travail en effectifs allégés. Ce n’est pas du tout la même chose que le chef d’établissement arrive au conseil pédagogique avec une seule proposition de répartition à débattre ou combattre, ou que les membres du conseil pédagogique, informés par leur direction de la dotation et de toutes les contraintes relatives à sa répartition, formalisent eux-mêmes deux scénarios possibles.

C’en est fini d’une division du travail au bout du compte infantilisante pour les enseignants : ils sont pédagogues jusqu’au bout, et les choix d’organisation des divisions et de planification des modalités d’utilisation des temps d’enseignement sont hautement pédagogiques. Si, dans un établissement de petite taille, la réunion du conseil pédagogique peut être aisément élargie à l’ensemble des professeurs, il n’en va pas de même quand le nombre d’enseignants dépasse 100, voire 150. Le chef d’établissement a alors la possibilité d’organiser, une fois le dossier instruit en conseil pédagogique, et les deux hypothèses de travail clairement présentées avec leurs avantages et leurs inconvénients, une consultation pédagogique ouverte à tous les enseignants. Il ne s’agit pas d’une assemblée générale qui serait appeler à décider de l’option choisie, mais d’une consultation qui permettra au chef d’établissement d’indiquer aussi au conseil d’administration, seul habilité à voter la répartition, le nombre d’enseignants favorables à l’une et l’autre option.

Autorité pédagogique

Dans ce schéma, personne n’est perdant. Ni, d’abord, les élèves qui vont être encadrés par une équipe solidaire des choix éducatifs et pédagogiques qui conditionnent leur réussite. Ni la réflexion pédagogique en amont : quelles sont les priorités qui font choisir telle option plutôt que telle autre ? Ni les enseignants, associés de bout en bout aux choix qui vont organiser leur travail l’année suivante, considérés vraiment pour ce qu’ils sont, membres d’un corps d'encadrement et de conception de la fonction publique d’Etat. Ni la direction, qui, en organisant cette réflexion pédagogique, en faisant le choix de la transparence dans la prise de décision, gagne en autorité pédagogique légitime.

Autorité pédagogique renforcée auprès de tous, car le chef d’établissement a veillé également à ce que les élus lycéens du conseil des délégués pour la vie lycéenne formulent des propositions, notamment sur l’organisation du temps scolaire et les modalités de l’accompagnement personnalisé. Autorité pédagogique légitime manifestée aussi par le fait que, lors du dialogue sur le contrat d’objectif avec l’autorité académique, le chef d’établissement est entouré d’une équipe avec des enseignants. Que mes lecteurs se rassurent. Il ne s’agit pas là du récit d’un rêve ou d’une fiction. C’est bien au lycée A.C. de N. que, cette année, le travail sur la dotation horaire globale est conduit de cette manière, en bonne gouvernance démocratique. Que sa direction et ses enseignants soient ici remerciés. La refondation de l’école de la République passe aussi (et surtout ?) par de telles transformations, effectuées à bas bruit, mais porteuses d’un changement en profondeur dans la vie des établissements scolaires.

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