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Ecole du 21 ème siècle: pas d'innovation technologique sans innovation pédagogique

Publié par Jean-Pierre VERAN - Cap Education sur 3 Novembre 2013, 15:33pm

WISESConformisme pédagogique
Le sommet mondial pour l’innovation en éducation qui s’est tenu du 29 au 31 octobre 2013 au Qatar a fait une large place à l’innovation numérique. Un rapport récent des inspections générales, remis en juillet 2013, Le recours à l’expérimentation par les établissements autorisé par l’article L. 401-1 du code de l’éducation, a, entre autres mérites, celui de pointer une question fondamentale à propos du rôle des outils numériques dans l’école du 21e siècle. « La loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école place le développement des connaissances, des compétences et de la culture dans le cadre de « la société contemporaine de l’information et de la communication ». Ce nouveau contexte sociétal et législatif entraîne des changements profonds en matière éducative et pédagogique. La démarche d’expérimentation et d’innovation doit contribuer au développement et à l’analyse de l’évolution des usages liés au déploiement des outils numériques, comme réciproquement, le numérique doit favoriser et stimuler les expérimentations et projets innovants. Les changements très rapides de l’outillage appellent en effet des évolutions de posture individuelle et collective à l’égard de l’éducation et des apprentissages.
Le passage des équipements collectifs aux équipements personnels (ordinateurs ultraportables, tablettes ou smartphones) engendre des bouleversements qui ne sont pas seulement technologiques, mais qui touchent fondamentalement les manières d’apprendre, de construire et de partager les savoirs. Les expériences de collèges numériques pilotes, par exemple, telles qu’elles sont impulsées actuellement par le ministère dans le cadre de sa stratégie pour le numérique, sont autant de lieux d’expérimentations qui appellent un accompagnement et une réflexion suivis dans les académies. D’autres initiatives, notamment au niveau des lycées et des écoles, devront être menées en parallèle pour faire en sorte que l’expérimentation des outils soit guidée par des stratégies pédagogiques et des objectifs précis (faciliter un travail personnel et un suivi individualisé, encourager le travail collaboratif, stimuler la démarche de recherche et d’investigation, redonner le goût de lire, etc.) et non l’inverse.
Plus largement, conclut le rapport, les priorités de la politique ministérielle (réussite éducative, consolidation des apprentissages fondamentaux, construction des nouvelles compétences liées à la société numérique, élévation du niveau de qualification, lutte contre le décrochage, lutte contre les inégalités, développement de l’éducation artistique et culturelle, valorisation de l’enseignement professionnel, etc.) doivent servir de matrice à la mise en œuvre d’une stratégie en matière de numérique orientée vers l’innovation pour une plus grande efficacité du système éducatif et une meilleure réussite des élèves.»  
Ce qui est nettement posé dans cette recommandation, c’est la nécessité de repenser la pédagogie et de ne pas se contenter d’habiller la pédagogie la plus conventionnelle des atours de l’outillage numérique le plus avancé. On a trop souvent encore, en effet, l’illustration de cette alliance du technologique avancé et du conformisme pédagogique.Par exemple, un projet de e-twinning, donne l’occasion aux élèves d’apprendre à utiliser entre autres artefacts une application logicielle qui permet de réaliser un poster en ligne mêlant textes, images, vidéos. Leur projet de jumelage électronique avec des élèves irlandais porte sur l’école. On découvre que les objets scolaires retenus sont exclusivement constitués de disciplines d’enseignement. Comme si l’école n’était que cela.
Dans un autre établissement, l’ENT permet aux parents d’avoir accès « en temps réel » aux notes obtenues par leurs enfants en classe. Ils ne sauront rien de ce que les enfants étaient censés apprendre, ni des compétences acquises. Ils disposeront d’une note, que l’enfant n’aura pas la possibilité de contextualiser, de nuancer, voire de taire. Là encore, c’est comme si les apprentissages se résumaient à une série de notes. A travers ces deux exemples, on voit bien comment le modèle politique d’éducation français, fondé sur le tri des meilleurs par la note et le classement obtenus dans les disciplines, elles mêmes hiérarchisées en fonction de leur coefficient à l’examen, peut sortir renforcé du développement d’outils numériques à son service exclusif.
Stratégies pédagogiques
L’appel des inspecteurs généraux auteurs du rapport sur l’expérimentation à « faire en sorte que l’expérimentation des outils soit guidée par des stratégies pédagogiques et des objectifs précis (faciliter un travail personnel et un suivi individualisé, encourager le travail collaboratif, stimuler la démarche de recherche et d’investigation, redonner le goût de lire, etc.) et non l’inverse » devrait être entendu comme un signal d’alarme. Ne nous illusionnons pas sur le développement d’outils numériques dans les pratiques scolaires : il ne saurait à lui seul assurer la refondation pédagogique dont l’école française a besoin.
D’une part l’école doit se défier de ce que Roberto Casati appelle « le colonialisme numérique », en favorisant chez les élèves ce que Philippe Meirieu appelle la « décélération ». L’école, espace de décélération, permet de prendre de la distance par rapport au flux informationnel de notre société en développant des temps de réflexion, d’apprentissage de la pensée et de lecture profonde permettant la rencontre avec les œuvres et les cultures.
Eric Sadin, dans un entretien récent, souligne que « c’est l’apprentissage d’une conscience active à l’égard de notre environnement numérique qui devrait être enseigné dès maintenant à l’école ». Conscience active, pour retrouver la liberté de choix du citoyen «face à cette nouvelle forme de souveraineté technologique».
D’autre part, la pédagogie doit s’affranchir d’un modèle encore dominant, qui laisse trop peu de place à l’initiative et à la coopération, aux démarches de recherche personnelle, à l’auto-évaluation, qui privilégie de manière quasi exclusive l’instruire aux dépens de l’éduquer, le cours aux dépens de l’accompagnement, la transmission aux dépens de ce que Philippe Carré nomme « l’apprenance ». Au service de ces objectifs pédagogiques, les outils numériques sont de précieux atouts. Mais par eux-mêmes, ils peuvent servir à consolider une démarche de formation strictement élitiste, et donner l’illusion que la société de l’information nécessite des compétences exclusivement techniques, alors que plus que jamais elle requiert du citoyen une solide pensée critique, une culture humaniste et civique, et des capacités d’autonomie, d’initiative et de coopération renforcées.
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