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Décrochage scolaire. L'école en difficulté. Catherine Blaya

Publié par Jean-Marc ROBIN - Cap Education sur 1 Décembre 2012, 00:30am

 

http://www.vousnousils.fr/wp-content/uploads/2010/12/scolaire.pngL’ouvrage de Catherine BLAYA – professeur de sociologie à l’université de Bourgogne - a de nombreux mérites, le premier c’est d’offrir en moins de 200 pages dans un langage clair un exposé synthétique des recherches internationales sur le décrochage scolaire (même s’il n’existe pas de définition standard de cette notion), le second c’est – comme tout travail de sociologie – de questionner les représentations des acteurs, ici celles des professionnels de l’éducation.

Combattre les représentations

Les enquêtes convergent toutes dans le même sens : le décrochage avant d’être une « affaire individuelle » est le résultat d’un processus qui se construit dans l’école. Les facteurs personnels ou le milieu familial jouent un rôle moins important qu’on ne le croie habituellement. Certes, les élèves ayant des troubles psychologiques ou issus de milieux culturels et économiques défavorisés sont davantage confrontés au risque de décrochage mais l’existence d’élèves décrocheurs originaires de milieux favorisés infirme tout déterminisme sociologique. Le climat de classe, l’ordre scolaire et la clarté des règles dans un établissement, l’accompagnement scolaire des élèves et la qualité des relations professeurs – élèves  ont une influence déterminante sur les parcours scolaires.

Les résultats de la recherche nous invitent également à renoncer aux raccourcis, le parcours  décrochage – absentéisme – délinquance est loin d’être majoritaire. Le décrochage n’est pas toujours synonyme d’absentéisme, les enquêtes permettent de repérer des décrocheurs l’intérieur ou silencieux. Les travaux de Sébastien Roché (2001) indiquent également que 60 % des absentéistes n’ont jamais commis d’acte de délinquance. La plupart des élèves absentéistes restent à la maison et s’isolent de leurs pairs en regardant la télévision ou en jouant aux jeux vidéo. « Ils sont fixés dans l’ennui de l’inactivité et dans la dépréciation de l’image de soi qui contribue à les isoler et à les enfoncer dans des épisodes dépressifs qui renforcent leur décrochage et leur absence au monde social » (p. 63). Néanmoins, la relation décrochage et comportement délinquant existe, certains jeunes rejettent leurs difficultés sur l’Ecole et adoptent des comportements agressifs contribuant ainsi à la dégradation du climat scolaire.

Enfin, Catherine Blaya nous met en garde contre le catastrophisme : selon l’OCDE depuis 1979 le pourcentage d’élèves décrocheurs est en baisse, en France il est passé de 26,2 % à 14,5 % en 2002 mais reste à un niveau élevé par rapport à d’autres pays: Norvège 4,6 %, Royaume-Uni 8%, Finlande et Canada 10%, Etats-Unis 12 %. Des incertitudes statistiques demeurent toutefois, l’Education Nationale compte en 2005 60.000 décrocheurs (8 %) tandis que le CEREQ recense 18 % de jeunes sortis du système éducatif sans diplôme.

Lutter contre le décrochage

Dans les deux derniers chapitres, l’auteur présente différents programmes de prévention du décrochage et leur efficacité, souvent relative. Une conclusion s’impose : puisque le décrochage scolaire est le résultat d’une combinaison de facteurs scolaires, personnels et familiaux les leviers mobilisés sont pluriels : accompagnement des parents, suivi individualisé des élèves, renforcement des bases linguistiques, lutte contre l’absentéisme, focalisation sur les savoirs fondamentaux, retour à l’apprentissage et à la formation professionnelle, création de structures alternatives temporaires ; responsabilisation des établissements et de leurs équipes, bourses pour les élèves des milieux défavorisés, traitement par une agence privée de l’absentéisme; de nombreuses pistes ont été explorées pour passer en dessous des 10 % de décrocheurs fixés par le Conseil de l’Europe. Les politiques publiques peuvent privilégier le mode répressif (patrouille contre l’absentéisme en Angleterre, amendes de 25 à 250 euros au Luxembourg) ou un modèle préventif qui met l’accent sur l’accompagnement individualisé des élèves en difficulté ou un appui renforcé aux établissements (moyens dédiés, formation, équipe mobile de spécialistes, …).

Depuis les années 90, les pouvoirs publics prennent la mesure des dégâts immenses du décrochage scolaire pour l’individu (sentiment d’humiliation, perte de confiance en soi, insertion sociale et professionnelle difficiles, qualité de vie et santé dégradées) comme pour la  société dans son ensemble : affaiblissement de la cohésion sociale, faible productivité de la population active, insécurité ou dépenses sociales « réparatrices » accrues.

Former les acteurs de l’Ecole et agir dans la durée

Les enquêtes internationales se multiplient mais les résultats des travaux doivent être mieux partagés et irriguer davantage les choix des décideurs politiques et des acteurs qui font au quotidien l’Ecole. « La responsabilité du décrochage est souvent attribuée à des problèmes de déficience parentale. Parfois, elle se naturalise dans une vision du jeune paresseux, sans force et sans mérite pour apprentissages scolaires » (p. 163). Ainsi, parmi les enseignants combien savent que le risque de décrochage est davantage corrélé à des variables scolaires (climat scolaire, clarté des règles, soutien bienveillant des élèves et capacités d’innovation des enseignants), qu’à des variables personnelles (déficit d’attention ou troubles du comportement) ou à des variables familiales (faible investissement affectif ou organisation familiale défaillante) (p. 44). Sait-on encore que le profil des élèves à risque de décrochage est varié au point de réunir des élèves avec des problèmes de comportement et des difficultés d’apprentissage bien identifiées (40 %), des élèves peu intéressés et peu motivés par l’école (24%), des élèves aux comportements antisociaux cachés (17%), ou des élèves dépressifs (17%). Mais avant de former et d’enrôler les acteurs de l’Ecole dans des actions de évaluées et susceptibles d’être dupliquées, il faut être attentif comme l’explique Catherine Blaya  aux mots employés « J’ai fait le choix épistémologique de ne pas parler de décrocheurs ce qui reviendrait à individualiser le phénomène et à adopter une démarche de stigmatisation que nous refusons. J’utiliserai donc le terme « décrochage » ou l’expression « élèves en décrochage ». Il s’agit là d’une situation, d’un processus et non d’un état. » (p.31)

Décrochages scolaires. L’école en difficulté. Catherine BLAYA, De Boeck, Bruxelles, 2010, 32 euros.

Lire l'entretien de Catherine Blaya avec Francois Jarraud du site Café Pédagogique (27/12/2010)

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