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Curiosité, coopération et amusement. Relire Condorcet

Publié par Jean-Pierre VERAN - Cap Education sur 16 Décembre 2013, 10:00am

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Refondation, encore un effort ?

Dans un entretien récemment publié par Le Progrès Philippe Meirieu s’inquiète à propos de l’ambition de refondation de l’école : « Et puis, alors qu’on parle de refondation – c’est un mot très fort -, on ne touche pas aux deux vaches sacrées qui structurent le système : d’une part, la classe homogène avec l’illusion que tous les élèves peuvent toujours faire la même chose en même temps et la marginalisation de l’entraide et la coopération entre élèves de niveaux différents. D’autre part l’évaluation et le bac, avec un système dans lequel on accepte sans sourciller qu’un 13 en physique compense un 7 en français ! »

Le texte de la loi, votée le 8 juillet dernier, met pourtant l’accent, dès l’article 2, sur la coopération entre les élèves : « Par son organisation et ses méthodes, comme par la formation des maîtres qui y enseignent, il (le système éducatif) favorise la coopération entre les élèves.» L’article 64, quant à lui, insiste sur le développement de l’autonomie des élèves : « L'architecture scolaire a une fonction éducative. Elle est un élément indispensable de la pédagogie, contribue à la transmission des connaissances et à la découverte des cultures et favorise le développement de l'autonomie et de la sensibilité artistique des élèves.» Mais, en cet an 2 de la refondation, l’organisation du système éducatif et ses méthodes restent dans l’immense majorité des cas inchangées, respectant toujours les vaches sacrées dénoncées par Philippe Meirieu. 

La coopération entre élèves

Les tenants du maintien de la forme scolaire française la justifient par sa nature intimement liée selon eux au modèle politique républicain d’éducation qui est le nôtre. C’est pourquoi il n’est pas inutile de relire les Cinq mémoires sur l’instruction publique[2] rédigés par Condorcet, préparatoires à son Rapport sur l'instruction publique publié en 1792. Nous nous attarderons sur ce qu’il écrit, dans le Second mémoire, sur la distribution des élèves dans le premier degré d’instruction commune, et sur la manière d’enseigner. A propos de la distribution des élèves, il indique que « s'il n'y avait qu'une école dans le même lieu, les élèves seraient partagés en quatre classes, et il suffirait que chacune reçût une leçon par jour. La moitié de la leçon serait donnée par le maître, et l'autre moitié par un élève des premières classes, chargé de cette fonction. » Il précise bien, à propos de ces elèves « répétiteurs », « qu'on propose de (les) prendre parmi les élèves de la classe la plus avancée, et non parmi ceux qui ont déjà terminé cette partie de leurs études ». On reconnaît là la pédagogie active de coopération développée dès le milieu du 18e siècle en France sous le nom d’enseignement mutuel, où les plus grands enseignent aux plus petits, à la différence de l’enseignement simultané où le maître s’adresse à tous les élèves en même temps.

L'art d'enseigner

Dans le même mémoire, Condorcet livre ses « Réflexions sur la manière d’enseigner ». « En unissant, comme on l'a proposé, la lecture à l'écriture, en présentant les premières idées morales dans des histoires qui peuvent n'être pas sans intérêt, en mêlant à l'étude de la géométrie l'amusement de faire tantôt des figures, tantôt des opérations sur le terrain, en ne parlant, dans les éléments d'histoire naturelle, que d'objets qu'on peut observer, et dont l'examen est un plaisir, on rendra l'instruction facile ; elle perdra ce qu'elle peut avoir de rebutant, et la curiosité naturelle à l'enfance sera un aiguillon suffisant pour déterminer à l'étude.» Nous lisons bien : « amusement », « plaisir», « sur le terrain », « instruction facile », opposés au « caractère rebutant » que peut avoir une autre forme d’instruction.

Philippe Meirieu constate qu’ « on ne s’interroge pas sur les finalités de l’école, on ne remet pas en cause les modèles pédagogiques traditionnels, le système de compétition et d’évaluation, alors que ce sont que des modalités historiques largement dépassées, nullement des choses immuables. Il me semble que les gestionnaires ont finalement pris le dessus sur visionnaires.» Comment ne pas penser alors à relire le visionnaire Condorcet qui, dès 1791, en appelait à une pédagogie appuyée sur la curiosité de l’enfant et sur la coopération entre les élèves ? La loi de refondation s’inscrit dans cette filiation. Il reste à la traduire désormais dans les faits.

[1] http://www.leprogres.fr/france-monde/2013/11/17/philippe-meirieu-les-gestionnaires-ont-pris-le-dessus-sur-les-visionnaires[

2] Condorcet, Jean-Antoine-Nicolas de Caritat, Cinq mémoires sur l’instruction publique (1791). Présentation, notes, bibliographie et chronologie part Charles Coutel et Catherine Kintzler. Paris : Garnier-Flammarion, 1994, 380 pp. Collection:

Texte intégral. http://classiques.uqac.ca/classiques/condorcet/cinq_memoires_instruction/cinq_memoires.html

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