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Contrôle ou créativité: quel avenir pour l'école ?

Publié par Jean-Pierre VERAN - Cap-Education.fr sur 14 Septembre 2014, 10:12am

la-fin-ecole-2014Après Le tsunami numérique annoncé par Emmanuel Davidenkoff au printemps, en cette rentrée pleuvent sur l’école des diagnostics variés : Fin de l’école annoncée par François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils, plaidoyer de Roger François Gauthier pour une révolution de la politique scolaire, révolution culturelle dans le manifeste Ce pas qui nous élève de Luc Dall’Armellina. Il n’est pas sans intérêt de rechercher, au delà des divergences d’approche, les points de convergence entre ces différentes visions. Il pourrait être tentant d’opposer, en se fondant sur les titres, les tenants de l’école, préconisant une révolution de la politique scolaire, aux tenants de la fin, de la mort de l’école. Ou de distinguer  l’alerte sur une révolution subie (le tsunami) de l’appel à une révolution réfléchie. Sans doute ces oppositions sont-elles réductrices et on retiendra du titre du Manifeste Ce pas qui nous élève, une piste de résolution de contradictions apparentes. Il s’agit bien non pas de vouer l’école à une disparition annoncée voire souhaitable, mais d’en conserver l’essentiel, l’élévation qu’elle suppose, en en révolutionnant les pratiques, l’organisation, les programmes, les finalités.

Changements nécessaires

Cet appel au changement est notamment fondé sur le paradigme numérique. Pour Dall’Armellina, « Ce qui fait problème, c’est que nos institutions en charge de l’éducation cherchent encore à former à des outils. Cette vision réductrice empêche de mesurer que la révolution numérique est essentiellement culturelle, anthropologique. La question éducative portait jusqu’ici sur des compétences, des savoirs techniques et cognitifs mesurables quantitativement. Elle repose aujourd’hui sur une capacité à entrer en relation avec ses pairs, renouvelée par la curiosité, la créativité et la coopération, éva­luables qualitativement. Le changement de paradigme est complet (Ken Robinson) ».

Pour Gauthier, la question est bien aussi d’ordre culturel. Bien sûr, l’école médiatrice est plus indispensable que jamais : « Cette « société de la connaissance qui semble s’offrir selon un slogan qui n’a pas beaucoup de sens, elle est profondément déshumanisée. Une médiation méthodique est nécessaire entre elle et l’Humanité, et cette médiation existe, au sein d’un service qui doit rester public car sa mission est plus que régalienne, et c’est l’école ! ». Mais ce n’est plus l’école d’avant : « c'est tout un ensemble de certitudes héritées ( par exemple qu'existent des élèves qui seraient littéraires quand d'autres seraient scientifiques"), de croyances..., de pratiques (comme le calcul de moyennes générales...); de traditions corporatistes (les professeurs du second degré sont là pour enseigner des disciplines, pas pour éduquer) qui imposent à l'école de France et à ses acteurs tous les déterminants de son échec

L'école est morte

Finalement, Durpaire et Mabilon-Bonfils disent-ils fondamentalement autre chose quand ils résument leur propos d’un laconique : « l’école est morte, vive l’éducation ! » On le voit, les auteurs, par delà les différences d’angles d’approche (la lecture-écriture numérique pour Dall’Armellina, les contenus d’enseignement et l’organisation scolaire pour Gauthier, le modèle politique d’éducation pour Durpaire et Mabilon), de visée, posent des questions convergentes. Quand Durpaire-Mabilon-Bonfils présentent la rentrée scolaire comme un rituel dépassé dans Libération du 2 septembre, sont-ils si éloignés de Gauthier qui confie au Café pédagogique que « Le rythme annuel programmes / moyenne générale / menace de redoublement, tellement français, n’encourage pas les élèves qui peuvent rencontrer des difficultés à apprendre ; les logiques de cycle, le découragement du redoublement, devront faire partie du nouvel arsenal vers l’efficacité et la justice scolaires ! » ? Sont-ils si éloignés aussi de Dall’Armellina qui écrit « Il ne s’agit plus aujourd’hui d’empiler des savoirs, d’ailleurs souvent accessibles sur les réseaux, mais de les articuler à nos expériences sensibles pour en faire des connaissances, puis de nouveaux savoirs. C’est cette boucle d’interactions qu’il nous faut construire.» ? Dall’Armellina porte un regard incisif sur les espaces scolaires : « Pourquoi dans les écoles, les salles de NTIC sont-elles des endroits dont on veut sortir à peine entré ? Des ordinateurs et des étudiants alignés en rang d’oignon et l’enseignant faisant face au groupe, contrôlant les écrans de ses élèves : excellente recette pour décourager toute créativité ! ». Ne rejoint-il pas ici ce que Durpaire-Mabilon-Bonfils disent de l’obsolescence de la forme scolaire héritée du siècle dernier ? Ils ont en commun aussi un appel à la créativité dans l’école renouvelée qu’ils appellent de leurs vœux.

Roger François Gauthier ne va-t-il pas dans le même sens quand, faisant le procès du harcèlement de contrôles, des calculs absurdes de moyennes, des examens, des modalités d’orientation, il propose « à partir du lycée, (de) mettre de la liberté, laisser les élèves librement faire de la danse ET des maths, de la technologie industrielle ET de la littérature si cela leur chante ! Echapper s’ils le souhaitent aux lourds menus français de séries de baccalauréat vaguement encyclopédistes pour offrir à ceux qui veulent aller « deeper » plutôt que « broader » de le faire. Et abandonner ces séries de baccalauréat antédiluviennes qui laissent croire à quelque prédétermination génétique, de type « scientifique » ou « littéraire », qui n’ont plus de sens qu’historique ». Ne rejoint-il pas l’auteur du Manifeste qui affirme « Nous refusons les coupures disciplinaires, les clivages institutionnels, les protectionnismes administratifs, les oppositions stériles. Les arts contre les sciences, les humanités contre les techniques. Nous avons besoin de la liberté de les hybrider car nous sommes devenus des êtres hybrides (Bruno Latour) : arts, sciences, techniques, humanités.» ?  

On retrouve, au travers des ouvrages de ces auteurs, la confirmation et l’approfondissement des orientations issues de la concertation menée en 2012 pour préparer la refondation de l’école. S’ils ne vont pas tous aussi loin, ils indiquent une même direction. On ne peut, à leur lecture, que mesurer la longue route qui reste à parcourir pour que notre école réponde, dans ses objectifs, son organisation, ses pratiques, aux défis du temps présent. La question est bien politique, comme le souligne le Manifeste : « Redonner au mot savoir son sens premier de saveur est une question d’exigence esthétique et politique

Davidenkoff, Emmanuel, Le tsunami numérique, Stock, 2014

Durpaire, François & Mabilon-Bonfils, Béatrice, La fin de l’école, l’ère du savoir-relation, Puf, 2014

Gauthier, Roger-François, Ce que l’école devrait enseigner, Dunod, 2014

Dall’Armellina, Luc, Ce pas qui nous élève, pour des écritures numériques créatives, un manifeste,

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