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A qui appartiennent les enfants ? Martine Segalen

Publié par Jean-Marc ROBIN - Cap Education sur 1 Décembre 2012, 13:59pm

Avec François de Singly et Jean-Claude Kaufmann, Martine Segalen est l'un des sociologues de la famille les plus reconnus. Elle nous propose dans son dernier ouvrage intitulé "A qui appartiennent les enfants " (Editions Tallandier, 2010, 15 euros) une véritable histoire du statut et de la place des enfants dans nos sociétés démocratiques.

Autorité paternelle

Au XVIII et XIX, soumis à une autorité paternelle toute puissante, l'enfant n'est pas un sujet de droit ni au cœur des préoccupations de ses parents ; dans les milieux ouvriers et agricoles il est d'abord une force de travail et - surnuméraire –  il peut être placé dans une autre famille. Martine Segalen résume cette période : « le monde était dur, le travail était dur et les sentiments n'étaient pas à la fête. (..) Les apprentissages se faisaient dans le silence et la pédagogie du regard et du geste imité ». Dans les familles prolétaires, l'abandon n'est pas rare obligeant l'Etat à légiférer et à mettre en place des politiques d'assistance pour limiter les infanticides. Néanmoins, le modèle bourgeois – moins d'enfants mieux soignés prolongeant la lignée - se diffuse tout au long du XIX; la baisse de la mortalité infantile contribue à ce changement de regard sur l'enfant qui devient un bien rare. L'état de santé des enfants inquiète les pouvoirs publics; en 1867 sur 100 conscrits 33 sont réformés, le travail des enfants dans les mines et l'industrie a fait des ravages. L'Etat médecin se fait aussi Etat instructeur, en 1882 la scolarité obligatoire de 6 à 13 ans est instaurée par Jules Ferry avec comme objectif de soustraire l'enfant de l'emprise de ses parents et de l'Eglise. L'école n'est pas seulement un lieu d'instruction mais aussi un agent de socialisation chargé d'inculquer le respect des règles et de favoriser l'intégration de l'individu à une société différenciée. La puissance publique se dote de nouveaux outils pour lutter contre l'enfance maltraitée, progressivement l'enfant devient un sujet de droit, désormais « ce ne sont plus les besoins de la famille qui priment mais ses besoins à lui ». A partir des années 60 l'enfant est placé au centre de la famille et de la société: les rythmes scolaires scandent les rythmes professionnels et l'industrie répond - tout en les manipulant - aux besoins des enfants et des adolescents. Parallèlement, un glissement s'opère et le désir d'enfant se transforme en droit à l'enfant.

Martine Segalen développe une approche inspirée par Alexis de Tocqueville (1805-1859), elle décrit avec précision les transformations engendrées par l’égalité des conditions au sein de la famille tout en soulignant que les progrès de l'égalité et de la liberté peuvent fragiliser les solidarités familiales et déstabiliser les enfants. Ainsi, l'égalité a abattu la famille patriarcale et a donné naissance à de nouvelles relations entre les parents et les enfants au point d'affaiblir leur autorité. La liberté a rendu possible la multiplication des configurations familiales mais à mis en danger l’enfant des divorces et des séparations conjugales ou celui issu « des manipulations biologiques de la procréation ». Si l'Etat a joué un rôle essentiel pour promouvoir les droits universels des enfants, Martine Ségalen observe toutefois que les sociétés occidentales organisent aujourd'hui « le leurre d'une vie sans risque ». Avec A qui appartiennent les enfants ? la sociologue – qui ne cache pas sa joie d’être grand-mère - publie un ouvrage documenté, agréable à lire, distillant ici ou là quelques coups de griffes contre les thèses marxisantes du jeune Luc Boltanski ou d’un courant d’opinion trop attaché à promouvoir les libertés et les droits des adultes par rapport aux besoins des enfants. 

Lire aussi l'article de Martine Fournier de la revue Sciences Humaines

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