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Le succès scolaire contrarié des filles

Publié par Jean-Marc ROBIN sur 19 Novembre 2016, 16:22pm

Le succès des filles à l’Ecole ne se traduit pas en monnaie sonnante et trébuchante dans le monde du travail. Dans la tranche d’âge 45-54 ans, pour les cadres, l’écart bondit à 900 euros par mois avec des revenus de 3.500 euros pour les hommes contre 2.600 euros pour les femmes.

Le succès scolaire contrarié des filles

Les filles sortent largement les gagnantes de la course au diplôme mais leur situation sociale et professionnelle n’évolue pas au même rythme que leur succès dans l’Ecole.

Plus diplômées

« Pour l’instruction des femmes, le grand siècle, c’est le XX », c’est ainsi que Christian Baudelot et Roger Establet débutaient leur livre Allez les filles ! publié en 1992. Depuis 1971, rappellent les chercheurs, la France compte plus de bachelières que de bacheliers. En 2014, elles représentaient 53 % de l’ensemble des admis et plus de 56 % pour les seuls bacs généraux. Si les filles sont majoritaires dans la série littéraire (79 %) ou dans la filière économique et sociale (62%), elles représentent seulement 47 % des bacheliers titulaires d’un bac scientifique. S’agissant des bacs professionnels, les filles dont globalement moins nombreuses que les garçons, elles sont surtout présentes dans les services (commerce, soins aux personnes, etc) et sont minoritaires dans le secteur de la production (industrie, bâtiment, informatique, automobile, …).

La réussite scolaire des filles se construit dès l’école primaire et s’amplifie tout au long de la scolarité. Ainsi, dans L’état de l’Ecole 2015 publié par le Ministère de l’Education, on peut lire que « les filles maîtrisent mieux en CE1 la compétence 1 du socle commun (langue française) que les garçons (85 % contre 78%), cette différence s’accentue au collège (86 % contre 72 %) ». Légèrement en retard en sciences par rapport aux garçons en CE1, les filles les rattrapent et maîtrisent mieux la compétence 3 du socle commun (mathématiques, culture scientifique et technologique) en fin de collège (81 % contre 76 %).

Le poids des stéréotypes

Comment expliquer ces écarts dans les apprentissages ? Les recherches en sociologie mettent l’accent sur la plus grande normativité des filles, elles respectent davantage les règles scolaires et sont plus « studieuses » ou plus « dociles ». Le sociologue Pierre Bourdieu avait l’habitude de rappeler que le mot docilité vient du latin « docilis » qui signifie « qui se laisse éduquer », il n’y a pas ici de jugement de valeur. La socialisation dans le cadre familial joue un rôle essentiel. Les parents exigent des filles qu’elles soient mieux organisées - on admet plus facilement une chambre mal rangée pour les garçons – et les pères et les mères corrigent plus souvent leur langage ; dans la bouche des filles « les gros mots » ou les jurons choquent. Enfin, les mères transmettent à leurs filles le goût pour l’écriture et la lecture. On leur offre plus souvent des livres, des stylos, des petits carnets pour rédiger leur « journal personnel ». Les petites filles observent encore que les mamans lisent plus que les papas, qu’elles aiment parler de leurs lectures avec leurs amies ou fréquenter les rayons des librairies, des maisons de la presse ou des bibliothèques. L’univers de lecture est perçu comme un univers féminin qu’épousent les jeunes filles et que repoussent les jeunes garçons. Les stéréotypes associés à chaque sexe préparent mieux les filles à leur « métier d’élève ». Du reste, l’Ecole se féminise, les instituteurs, Hussards noirs de la III Républiques, sont aujourd’hui 8 fois sur 10 des institutrices et, dans le second degré, les femmes représentent 60 % des enseignants. Les filles peuvent s’identifier plus aisément à leur professeur que les garçons.

Dans son ouvrage, Ecole : la fracture sexuée, Jean-Louis Auduc s’insurge : « Ah, les nombreux articles sur les 20% de décrocheurs sans indiquer que les trois-quarts sont des garçons ! ». Pour lui, il y a urgence, il faut sauver les garçons de l’échec scolaire. Il note que « des centaines de milliers d’enseignants recrutés entre 1965 et 1975 vont subir de plein fouet l’explosion du nombre d’élèves, la mixité sans y avoir été formés » et de prolonger son propos quelques pages plus loin « quand décidera-t-on, dans le cadre de la différenciation de la pédagogie, à parler non d’élèves ou d’apprenants mais de garçons ou de filles non identiques face aux apprentissages ».  Jean-Louis Auduc cite l’état des lieux dressé en 2010 par le comité de prévention de l’illettrisme d’Ile-de-France, celui-ci observe que lire est considéré comme une activité de filles alors que les écrans sont masculins.

En étant sourde aux différences garçons-filles, l’Ecole a une responsabilité majeure mais la famille a également sa part. Le partage du travail dans la cellule familiale impacte en effet la façon des garçons de rentrer dans les apprentissages. « Dans de nombreuses familles, les filles effectuent très tôt de nombreuses petites tâches à l’inverse des garçons qui vont les regarder faire et ne pas agir. Elles vont donc rapidement comprendre ce qu’est un ordre précisant la tâche à accomplir, à exécuter cette tâche, à attendre la validation de ce qu’elles ont réalisé, à corriger ce qu’elles ont mal exécuté et à terminer le travail demandé ». (Extrait de l’Ecole : la Fracture sexuée). Dans la vie domestique comme à l’Ecole, beaucoup de garçons se débarrassent des tâches demandées et ne cherchent pas à corriger ou finaliser leur travail. C’est ce que les professeurs appellent du « travail bâclé ». Une conclusion s’impose : une division sexuelle du travail plus équilibrée est nécessaire, elle fera progresser l’égalité hommes-femmes dans la société et elle préparera mieux les jeunes garçons à leur métier d’élève. 

Moins payées

Le succès des filles à l’Ecole ne se traduit pas en monnaie sonnante et trébuchante dans le monde du travail. Même si les inégalités se sont resserrées, les statistiques restent implacables : entre 15 et 24 ans une femme diplômée du supérieur gagnera 1.450 euros nets et un homme 1.550 euros. Dans la tranche d’âge 45-54 ans, l’écart de 100 euros par mois bondit à 900 euros avec des revenus de 3.500 euros pour les hommes contre 2.600 euros pour les femmes. Certes, les femmes travaillent plus souvent dans le public ou dans le secteur des services qui sont moins rémunérateurs. Certes, elles sont plus nombreuses à travailler à temps partiel ou à connaître des parcours professionnels plus hachés parce qu’elles se sont occupées des enfants ou ont suivi leur conjoint. Mais « toutes choses égales par ailleurs » comme disent les économistes, les femmes sont victimes au travail de discriminations salariales car il reste, selon les études, un écart inexpliqué de 7 à 11 % !

Deux pistes peuvent être proposées. Les hommes sont éduqués dans une culture de l’agon (en grec du guerrier), cela les conduit à avoir une plus grande confiance en eux, à prendre des risques, à revendiquer plus souvent une promotion ou une hausse de salaire. Dans leur ouvrage, Baudelot et Establet constatent que les entreprises françaises adoptent une organisation peu favorable aux carrières des femmes en valorisant le « présentisme », en organisant des réunions le soir, en valorisant un modèle masculin de surinvestissement dans la sphère professionnelle. Là encore, la solution est connue : il faut s’inspirer des scandinaves, repenser l’organisation des entreprises et rééquilibrer la charge domestique entre les hommes et les femmes. Le chemin à parcourir sera long car, selon l’observatoire des inégalités, les femmes travaillent chaque jour 4 h dans le cercle familial contre moins de 2h30 pour les hommes ! Les femmes n’ont ni la place et ni la reconnaissance qu’elles méritent dans le monde du travail. Elles se heurtent au « plafond de verre » des postes à responsabilité et des rémunérations élevées.

A l’Ecole, les trajectoires sont donc différentes selon les sexes, qu’il s’agisse des taux de réussite ou des choix d’orientation. Mais cela ne doit pas masquer l’essentiel : le premier facteur des inégalités devant les études reste le milieu social. L’appartenance à une classe sociale a plus d’influence sur la réussite scolaire que l’appartenance à un sexe. Autrement dit, un fils de professeurs aura plus de chance de faire un brillant parcours scolaire qu’une fille d’employés. L’école bute à mettre en place une pédagogie différenciée pour renforcer les compétences en lecture-écriture des garçons, elle bute également à soutenir les enfants des issus des milieux populaires… qui se concentrent dans les établissements de l’éducation prioritaire, dans les collèges relégués ou dans les filières des lycées professionnels. Après la mixité garçons-filles, c’est bien la mixité sociale qui devrait être au centre des politiques publiques d’éducation.

Extrait du Guide de l'Ecole -Edition Diverti (disponible en kiosque ou en ligne)

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