Cap-Education.fr

Revue numérique des professionnels de l'éducation


Le peuple vaut mieux que ses maîtres

Publié par Jean-Christophe Torres sur 19 Novembre 2016, 16:15pm

Le peuple vaut mieux que ses maîtres

Dénoncer moralement le populisme est donc bien la pire des erreurs politiques. Car un tel jugement ne fait que renforcer le mal qui n’est qu’un mal second.

Une certaine condescendance est aujourd’hui de mise face à la montée des populismes et aux remises en cause ainsi exprimées des élites. Dans ce vaste mouvement des opinions qui a de quoi effrayer, les pouvoirs mis en cause se claquemurent et s’arc-boutent dans leur autosuffisance. Un tel raidissement est inquiétant : tant il est susceptible, dans ses effets, de radicaliser une fracture déjà vive. Car les critiques ne peuvent, bien entendu, selon ce point de vue défensif, qu’être infondées. Purs produits d’une ignorance collective, d’une manipulation éhontée de démagogues profiteurs, elles véhiculent des préjugés, parlent une langue désormais mondiale du ressentiment et des frustrations – de la bêtise, en un mot, liée à la haine pure. Fangeuse association, donc, qui n’atteindrait pas la pureté inaltérable d’un pouvoir certes parfois faillible, mais légitime dans ses grands objectifs. C’est la protestation des « petites gens », de ceux qui – à tort ou à raison – ont le sentiment d’avoir moins et d’être moins. Cette représentation, cette explication simpliste, apaisent et confortent des « nantis » injustement déstabilisés. Car il convient par-dessus-tout de les restaurer dans leurs droits, de les rassurer dans leurs prérogatives, de confirmer la légitimité de leur supériorité de fait sur la masse indistincte de ce que l’on appelle le peuple - de toutes celles et ceux qui s’expriment aujourd’hui par la voix du populisme.

            Ainsi balayée, la vindicte populaire n’est pas fondamentalement quelque chose de grave puisqu’elle n’affecte que la surface des réalités politiques - sans prise directe avec une quelconque forme de vérité. Insignifiante, sotte, « mauvaise » dans tous les sens de ce terme, elle ne ferait que souligner le trait d’une inégalité des jugements et des opinions : entre celles qui seraient « éclairées » et les autres, entre le raisonnable et les humeurs, entre le « politiquement correct » et les pires vilénies. Certes, cette appréciation est en partie exacte. Oui, il y a bien, incontestablement, une ligne sanitaire entre des opinions justes et des idées délétères, entre des représentations acceptables moralement et d’autres qui ne le sont pas. Mais si ce trait doit être suffisamment souligné pour rester visible de tous, il convient surtout de ne pas l’exagérer. Car au-delà de ses errances ponctuelles, le peuple vaut et vaudra toujours mieux que ses maîtres. Etre démocrate, c’est inévitablement souscrire à ce principe qu’il convient aujourd’hui de rappeler et qu’il est sans doute nécessaire d’expliciter dans la tourmente actuelle des populismes.

            Le travail

            Ce qui éduque un peuple de citoyens, avant ses maîtres et ses experts de tous ordres qui sont supposés lui indiquer des prêt-à-penser, c’est d’abord son travail. Confronté quotidiennement à cette rude école de la réalité, face à la résistance des choses, chaque travailleur apprend. Il est placé dans la nécessité de s’imposer, de triompher des obstacles, de s’adapter aux multiples contraintes. Quelles que puissent être les activités entreprises, partout et toujours règne la même règle. Cette exigence commune fait toute la difficulté et la grandeur de la vie sociale. Elle forge une collectivité dans l’objectif partagé de produire ensemble, de construire ensemble, de gérer et de vivre ensemble. L’administration, l’autorité instituée, n’est en vis-à-vis de cette réalité inaugurale du travail que secondaire dans l’ordre vital. Elle constitue l’artifice, essentiel cependant, qu’une société d’hommes libres se donne à elle-même – et ce d’abord pour garantir cette liberté de départ des excès d’un pouvoir arbitraire. La démocratie cimente donc la république. Le régime politique orchestre l’ordre social. Mais c’est d’abord à seule fin de préserver cet ordre de toute mainmise des pouvoirs.

            Le travail, comme le dit Alain, « quand il s’exerce sur les choses, exige la précision de la conscience ». Nulle possibilité de mentir ou de biaiser, de falsifier ou de contourner les lois du réel. Le principe de réalité ne se négocie pas, n’admet ni approximation ni inexactitude. C’est pour cette raison, du fait de cette pesanteur matérielle qui forge le jugement, qu’il y a toujours une part de vérité dans l’opinion populaire, toujours une authenticité dans son verdict. Bien évidemment, elle peut se fourvoyer, être capable d’excès et de passions. Mais ces errements sont toujours l’effet induit de vérités agissantes. C’est là l’expression du débordement des choses dans les passions individuelles, des contrariétés du monde face aux volontés des hommes. Et au fond de toute humeur on trouvera toujours, invariablement, un élément brut du réel qui dit quelque chose d’essentiel, quelque chose de matériellement agissant, d’incontestablement « vrai ». Le plus grand tort des élites est, la plupart du temps, de ne pas savoir appréhender cette remontée de forces brutes – étant elles-mêmes trop policées, trop éloignées de ce contact avec les choses qu’elles devinent, au mieux, à travers les gens. On ne voit toujours que la subjectivité des opinions « populistes », comme pour mieux la mépriser. Or la vérité n’est pas à rechercher au-delà de ces jugements, mais bien en-deçà : dans la pesanteur des faits, dans la froide réalité de la matière à informer. Cette estimation doit donc être élémentaire au sens exact de ce terme. La difficulté est qu’ici on rajoute toujours du subjectif à du subjectif : on appréhende émotionnellement des émotions, on plaque une opinion sur une autre. L’esprit s’emballe, s’égare, prétend s’élever alors qu’il s’abaisse. Car on ne peut élever une humeur populaire. Il convient au contraire de la faire redescendre afin de mieux saisir son origine, de mieux cerner sa cause première. Chercher les choses, toujours et partout, derrière les passions tristes. Chercher, en langage imagé, le caillou dans la chaussure, le grain de sable dans la pensée qui anone.

            Populisme

            Dénoncer moralement le populisme est donc bien la pire des erreurs politiques. Car un tel jugement ne fait que renforcer le mal qui n’est qu’un mal second. Il vaudrait bien mieux en intégrer les prémices afin d’en désactiver les conséquences. Ici comme ailleurs, il ne faut pas s’arrêter aux effets mais remonter à la cause : ignorer la forme pour concevoir le fond. On connaît le mot de Victor Hugo : la forme, c’est toujours le fond qui remonte à la surface. Rien n’est plus vrai en ce qui concerne les opinions populaires. Il y a en chacunes un « fond » de réalité, une part sombre et élémentaire de vérité brute. Le mécontentement, les humeurs ne sont alors que l’écume blanchie d’une vague plus sombre, aux teintes plus opaques à des évidences immédiates. Oui, en ce sens, le peuple est bien comme le dit Alain « juge de toute sainteté ». Il est l’authentique arbitre du combat quotidien que l’homme livre à la réalité des choses et à la nécessité du monde. Puissent les élites s’en souvenir et rabattre quelque peu leur morgue.

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents