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La lutte des classes dans l'Ecole: une idée neuve ?

Publié par Jean-Pierre VERAN sur 26 Novembre 2016, 17:30pm

La lutte des classes dans l'Ecole: une idée neuve ?

Et si le débat politique sur l’éducation portait sur la question fondamentale, la question sociale ? Jean-Paul Delahaye nous rappelle que la question taboue est bien celle de « la lutte des classes dans l’école ».

Le débat du second tour de la primaire de la droite et du centre au sujet de l’éducation est certes marqué collatéralement par le choix entre la suppression de 500.000 ou de 250.000 fonctionnaires (soit, compte tenu du fait que les personnels d’enseignement et d’éducation représentent plus de 56% de l’effectif total de la fonction publique, la disparition en 5 ans de 142000 à 284000 postes). Mais la question éducative est plutôt abordée à partir de la réécriture des programmes d’histoire pour construire un récit national, du port de l’uniforme, et de la possibilité donnée aux chefs d’établissement de recruter tous les personnels, et au conseil éducatif et au conseil d'administration de chaque établissement de choisir le chef d’établissement parmi des personnels éligibles à cette fonction. Le débat éducatif part d’un diagnostic : le « désastre » de l’éducation nationale est caractérisé, selon François Fillon, par « la démission de l’Etat devant les syndicats, la dictature des pédagogistes et les réseaux de pouvoir au sein de l’Education nationale  » .

En aucune manière n’est évoquée la question la plus fondamentale : la contradiction entre une école porteuse dans son discours des valeurs républicaines –liberté, égalité, fraternité- et porteuse, dans son fonctionnement, d’inégalités scolaires renforcées.

C’est ce que rappelle fort opportunément Jean-Paul Delahaye dans un article publié par Le Café pédagogique.

La question ne date pas d’hier. « Cette situation est en effet inhérente à un système qui n’a pas dès l’origine été organisé pour faire réussir tous les élèves, mais qui est tout entier et historiquement concentré, y compris dans certains de ses choix  budgétaires, sur l’objectif de tri et de sélection des meilleurs ». Et la complexité de cette situation est grande, car cette « lutte des classes » à bas bruit n’oppose pas 1% à 99% de la population, ni la droite à la gauche. Comme l’analyse finement Jean-Paul Delahaye, « ceux qui s’opposent à la transformation d’un système qui fait si bien, mais à quel prix !, réussir leurs propres enfants se situent sur l’ensemble de l’échiquier politique, savent se faire entendre, défendent les positions acquises, et ont un pouvoir de retardement des réformes, voire de blocage ». En effet, « les dysfonctionnements de notre école qui ne parvient pas à réduire les inégalités ne nuisent pas à tout le monde. Globalement, ils ne nuisent pas aux enfants des milieux favorisés, aux enfants d’enseignants, de journalistes, de cadres supérieurs et des élites dirigeantes. Et les bénéficiaires potentiels de la refondation, par exemple les 8,5 millions de pauvres et leurs enfants, sont, eux, coupés du monde politique et d’une école qui ne sait pas les associer aux choix pédagogiques ; ils n’accèdent pas aux médias et donc ne se font pas entendre. Les milieux populaires ne peuvent donc peser sur les politiques scolaires ».

Jean-Paul Delahaye prend deux exemples emblématiques de cette lutte des classes dans l’école.

Celui de la division par deux des fonds sociaux destinés aux enfants les plus pauvres «passés de 73 millions d’euros en 2002 à 32 millions  à 2012 (pas de grève, pas de manifestation, pas la moindre pétition)» alors que dans la même période, les crédits destinés aux heures de colle des classes préparatoires aux grandes écoles étaient portés à 70 millions d’euros. Il interroge : « Qui sont vraiment les assistés dans ce pays  et quand cessera cette solidarité à l’envers où les économies faites sur les pauvres servent à préserver les positions acquises par les élites ?»

Celui de la levée de boucliers, en revanche, suscitée par « cette formidable avancée démocratique que représente une deuxième langue vivante offerte à tous les enfants en 5e et plus seulement à quelques-uns en 6e». Et il questionne : « Qui cela peut-il gêner ? A priori les deux langues vivantes pour tous ne peuvent gêner personne, sauf peut-être ceux qui utilisaient les langues vivantes pour séparer leurs enfants des enfants des autres dès la classe de 6e, mais qui ne peuvent évidemment avancer cet argument à visage découvert et qui préfèrent parler d’égalitarisme, de nivellement par le bas, le « bas », c’est-à-dire le peuple, appréciera… Proclamer le « vivre ensemble «  mais refuser de « scolariser ensemble », c’est dénoncer les inégalités en théorie mais ne rien faire pour les combattre ».

On pense ici à ce que Jules Ferry, alors opposant républicain au second Empire, déclarait le 10 avril 1870 à Paris, salle Molière,  dans sa conférence De l’égalité d’éducation : « Je vous défie de faire jamais une nation égalitaire, une nation animée de cet esprit d’ensemble  et de cette confraternité d’idées qui font la force des vraies démocraties, s’il n’y a pas eu le premier rapprochement, la première fusion qui résulte du mélange des riches et des pauvres sur les bancs de quelque école[3] ».

On est bien loin alors des débats sur le port de l’uniforme ou sur le récit national, mais sur une question fondamentale pour qui se veut attaché à une conception républicaine -dans les faits- de l’école. On n’attend certes pas des candidats à la primaire de la droite et du centre qu’ils fassent, malgré le nom de leur parti, de cette question la question prioritaire, ni même qu'ils l'évoquent. Mais on veut encore espérer que cette question essentielle sera portée politiquement dans le débat présidentiel à venir.
 

 

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