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Sur un paradoxe pédagogique : ce qui intéresse n’instruit pas

Publié par Jean-Christophe TORRES sur 16 Octobre 2016, 11:56am

Le pédagogue Edouard Claparède

Le pédagogue Edouard Claparède

Une conviction tenace s’impose aujourd’hui sur les pratiques et les idées des pédagogues, intensément appuyée par les autorités éducatives : il faut intéresser les élèves. A la fois impératif moral et exigence professionnelle fixée à tous les enseignants, cette affirmation constitue même l’aune à partir de laquelle est désormais appréciée l’excellence professorale : prioritairement au contenu de son cours. Le « bon » professeur est celui qui passionne ses classes, qui sait les captiver et susciter leur attention comme leur participation soutenues. Il y a assurément derrière cette apparente évidence une irréductible part d’exactitude, voire un truisme. Car comment apprendre s’il n’y a pas d’attention minimale en classe ? Et comment rendre l’élève attentif, sinon en l’allant chercher là où il est spontanément : dans la brume de ses envies, de ses fatigues et paresses diverses, de ses résistances éventuelles aux apprentissages. Intéresser les élèves, c’est alors les extirper d’une torpeur initiale face à la chose scolaire - d’une inappétence de principe, de circonstance ou de condition. Toute cela est vrai, indiscutable, évident, trivial. 

Débat idéologique

 Mais la vérité d’un tel constat n’emballe-t-elle pas alors trop vite et trop loin les esprits des pédagogues ? Ne se trompent-t-ils pas de diagnostic et d’analyse ? Certes, tous les élèves ne sont pas spontanément enclins à « suivre le cours » avec docilité et concentration. Oui, il existe des freins psychologiques et même physiologiques à l’attention des classes. Mais tout déficit sur ce sujet est d’abord de volonté plutôt que d’envie. Faut-il alors, pour y remédier, suivre cette pente de l’envie et du désir afin d’emboiter le pas des élèves ? Ou s’agit-il à l’inverse de rompre avec leur démarche, de les emporter ailleurs : de les « élever », en un mot, au-delà de leurs seules envies vers quelque chose qui s’appelle le savoir, à travers quelque chose qui s’appelle le travail ? Ne nous y trompons pas : derrière l’interprétation d’une évidence se joue un véritable conflit idéologique autour de la manière d’enseigner et du statut du professeur.

 Les origines du problème sont connues : massification oblige, on scolarise aujourd’hui près de 80% d’une classe d’âge jusqu’au niveau du bac – contre 40% il y a ne serait-ce que 30 ans. Un tel de processus de démocratisation, salvateur et exigé, a nécessairement de multiples impactes. Si auparavant les savoirs et leurs acquisitions constituaient la modalité légitime de la sélection républicaine, il convient aujourd’hui de conduire tous les élèves à des compétences maximales. Le système éducatif a changé d’objectif, passant de la méritocratie républicaine à l’enseignement démocratique, de la distinction des meilleurs à la formation de tous. Et pour ce faire, il convient bien de changer de méthode pédagogique. Le modèle du cours magistral était en effet pleinement conforme à l’élitisme scolaire : l’enseignant dispensait un cours ex cathedra, les élèves capables de suivre par eux-mêmes s’y adaptaient et les autres sortaient progressivement du système scolaire à travers divers paliers d’orientation. Telle était la logique vertueuse d’une école incontestée : faite pour distinguer le mérite individuel, pour discriminer les plus aptes à diriger le pays, pour légitimer au final une hiérarchie sociale apaisée dans le cadre d’une société de plein-emploi.

Mais ces temps-là sont révolus. Le plein-emploi a fait place à un chômage de masse et structurel, l’économie industrielle des trente glorieuses s’est effacée devant une « économie de la connaissance » pour l’heure davantage proclamée qu’effectivement réalisée. On ne peut plus, dans un tel contexte, face à de tels objectifs, enseigner de la même manière à des publics nécessairement plus hétérogènes. Car l’enseignement n’est plus l’instrument d’une distinction. Il doit s’adresser à tous et former tous les élèves au plus haut niveau de compétences.

 « Apprendre, ce sera toujours se déprendre »

 Voilà pour les idées et les principes. Dans les faits, la « révolution pédagogique » se résume alors en un slogan énoncée par le pédagogue Claparède (cf vidéo) : « l’élève est au centre du système éducatif ». Belle formule, entrée dans la postérité, incontestable sur le fond. Plutôt, donc, que de demander à l’élève de se déporter vers les savoirs et de manifester ainsi son aptitude ou non à les acquérir, il convient de rendre ces apprentissages accessibles à tous. L’adaptation change alors de sens et de camp : passe de l’élève au professeur, de l’ascension vers la descente.

Les « nouvelles pédagogies » ont alors, sur de telles bases historiques, produit ce raccourci de principe qui consiste à partir des envies des élèves. Puisqu’il ne faut plus les « distinguer », puisqu’il ne faut plus les « violenter » par des savoirs trop abstraits et sociologiquement marqués, il convient d’abord de les intéresser par tous les moyens. D’où ces multiples et improbables références à la culture jeune, ces appels quotidiens à l’animation des groupes classe. D’où cette nécessité désormais incontournable pour tout professeur qui se respecte et qui est surtout respecté : avoir - ou pas - du charisme, plaire ou non à ses élèves. Au piquet le rébarbatif, au rebus la contrainte scolaro-scolaire. Terminé, en langues, les cours de grammaire. Fini en Français, l’étude des seuls « grands auteurs »… Place à tous, place aux jeunes, place au rap, à la « culture de rues », au langage direct et accessible.

 La démocratisation des publics a donc engendré une démagogie des méthodes éducatives en un vaste melting pot des contenus enseignés. Et dans cette confusion généralisée et de principe, seul doit donc prévaloir l’intérêt supposé des élèves. Mais qui ne peut voir ici l’échec manifeste de ce précepte si mal mis en œuvre ? Car les élèves ne s’intéressent pas a priori davantage à l’interprétation d’une chanson de rap qu’à l’analyse d’un grand poème – puisque le « rébarbatif » réside justement dans l’acte de l’analyser qui « gâche » nécessairement le plaisir immédiat et irréfléchi. Qui ne peut voir, surtout, qu’on méconnait ainsi la nature même de tout apprentissage. Car apprendre, ce sera toujours se déprendre : de ses envies, de ses idées reçues, de ses ignorances qui s’ignorent. Apprendre, ce sera toujours, par la force de sa volonté, imposer silence à ses désirs spontanés. Cela s’appelle le sens de l’effort, seule voie d’accès aux savoirs authentiques. Seule manière aussi, comme le dit Alain, de ne pas « se croire », de s’éduquer soi-même, de forger son esprit autant que son caractère.

 

 

 

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