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Pour une révolution scolaire. Jack Lang

Publié par Cap-Education.fr sur 28 Août 2016, 16:05pm

Pour une révolution scolaire. Jack Lang

Enlisement

Quel gâchis ! Voilà, la conclusion qu’on peut tirer de la lecture du dernier essai consacré à l’Ecole de Jack Lang. Avec l’arrivée de François Hollande à la Présidence, la gauche disposait, en effet, d’un boulevard pour lancer une véritable « révolution scolaire ». Le candidat Hollande s’était engagé à créer 60.000 postes en 5 ans, à rétablir la formation initiale des professeurs supprimée par Xavier Darcos et à refonder l’Ecole de la République. La jeunesse était LA priorité de son quinquennat. Alors comment expliquer cette impression d’enlisement à neuf mois de la présidentielle ? Pour Jack Lang, la réponse est simple : Vincent Peillon n’a pas su réformer, il n’a pas choisi la bonne méthode - la rédaction d’une loi « verbeuse » a été chronophage alors qu’il aurait pu agir par décrets et circulaires -, le ministre s’est également mal entouré et il a fait l’erreur de dissocier – comme Jospin, ce que ne rappelle pas Jack Lang - la réforme de l’école et la transformation / revalorisation financière du métier d’enseignant. Le ministre s’est privé d’un levier pour faire accepter aux organisations syndicales les changements nécessaires.

Enfin, Vincent Peillon s’est embourbé dans une réforme des rythmes scolaires du premier degré, « usine à gaz invraisemblable ». Pour son prédécesseur – en 1992-1993 puis en 2000-2012 - à la rue de Grenelle, le « brillant intellectuel s’est comporté en homme d’appareil refusant de prendre par les cornes les taureaux corporatistes qui, à tous les niveaux du système, veillent sur leurs territoires et empêchent le changement ». Vincent Peillon n’a pas su « se muer en homme d’action », il a manqué cruellement de méthode, de pugnacité, et d’une vision. La critique est très sévère.

Jack Lang épargne toutefois Najat Vallaud-Balkacem qui tient « bon » face aux conservatismes dans la réforme du collège tout en regrettant…la disparition des classes bilangues et sections européennes ou que les langues anciennes soient « diluées dans des enseignements de complément ». Pour lui, il y a urgence, il faut faire un inventaire de ce qui a été raté et reconstruire un projet pour l’Ecole pour armer le Président de la République dans sa reconquête du pouvoir, il faut encore que « la gauche cesse d’avoir peur de l’excellence. Elle est le moteur pour entraîner le progrès de tous et tous ».

Cinq priorités

« La première priorité doit, à mon sens, s’organiser autour de la maîtrise de la langue ». Jack Lang rappelle que la méthode syllabique a montré sa supériorité, qu’il convient de porter un « soin particulier à la belle écriture – l’écriture cursive -, même à l’heure des téléphones et des tablettes numériques », qu’il faut mobiliser tous les professeurs autour de cet objectif.

Le deuxième axe prioritaire, c’est la formation des enseignants et la recherche en éducation. Pour l’ancien ministre « la formation initiale ne peut plus être confiée aux universités. Ces dernières ont eu la chance à deux reprises d’adapter leur approche aux besoins de l’Education nationale et ont échoué – en 1990 lors de la création des Instituts universitaires de formation des maîtres, en en 2013 lors de la création des Ecoles supérieures du professorat et de l’éducation ». Il souligne que « seuls 40 % des enseignants français se sentent assez bien préparer pour le volet pédagogique du métier, selon l’enquête Talis de l’OCDE, soit le pourcentage le plus faible des pays étudiés ». Enfin, s’appuyant enfin sur l’analyse du chercheur François Taddéi qu’il cite, il se demande avec lui pourquoi l’Education Nationale n’a toujours pas de budget de recherche-développement « digne de ce nom ». Les travaux de la recherche en neuroéducation devraient être partagés avec les enseignants et la recherche devrait explorer un autre champ : l’adolescence.

Troisième axe prioritaire : placer l’art et la culture au cœur de l’école. « L’enfant ne peut connaître un épanouissement équilibré que si son intelligence rationnelle et son intelligence sensible sont développées en harmonie et en complémentarité ». L’éducation artistique doit permettre à l’élève de « passer du statut de spectateur à celui d’acteur et de créateur. (…). L’art et la culture doit être au centre de l’ensemble du système ; ils demeurent aujourd’hui en périphérie ». Pour les promouvoir, il ne faut pas une grande réforme mais soutenir les acteurs et surtout réécrire les programmes dans un souci de clarté et de concision car les enseignants hésiteront toujours à « se lancer dans sur des sentiers alternatifs, de crainte de ne pas boucler le programme ».

Quatrième axe : la quête de la mixité. « Il n’est pas acceptable que certains établissements, dès l’école primaire, concentrent les populations les plus défavorisées socialement. Il n’est pas acceptable que certains jeunes, d’un niveau scolaire tout à fait honorable, s’interdisent d’imaginer leur avenir au-delà de leur premier horizon géographique et culturel ». L’ex-ministre de l’éducation s’interroge : « Pourquoi seuls vingt-cinq territoires seront concernés, à la rentrée 2016, par de simples expérimentations destinées à casser les ghettos ? (…) Pourquoi ne pas avoir entraîné le privé dans ce mouvement, alors qu’il joue un rôle majeur dans les processus d’évitement de certains collèges ? ». Jack Lang milite, par exemple, pour conditionner les dotations au privé à un recrutement plus mixte. Mais la mixité des établissements scolaires suppose aussi « une révolution territoriale indispensable à la révolution scolaire ».

Cinquième axe prioritaire : l’école du respect. « Il faut reconnaître sans langue de bois l’existence de la violence. La combattre, sans trembler ». Jack Lang termine son exposé en indiquant que « ces cinq axes de réforme n’épuisent pas l’intégralité des questions qui se posent à l’école » et conclut « par contraste avec la casse antérieure, l’Ecole a retrouvé une partie de sa dignité. Malheureusement, des fautes commises au cours des deux premières années et surtout l’absence d’un projet mobilisateur des énergies et des talents atténuent l’efficacité des quelques bonnes mesures adoptées par le gouvernement ». L’Etat n’a pas « fait suffisamment confiance aux enseignants. Parce qu’un petit nombre de spécialistes se sont crus plus intelligents que la somme des intelligences qui, quotidiennement, résolvent des problèmes que pose le merveilleux acte d’enseigner ».

« Peut mieux faire »

Jack Lang milite pour une révolution scolaire, ses intentions sont sincères – sa passion pour la jeunesse et l’Ecole n’est pas jouée - mais ses propositions, souvent pertinentes, ne sont pas toujours « révolutionnaires ». Puisque l’actuel président de l’Institut du Monde arabe milite pour le développement de l’intelligence collective, nous allons lui suggérer quelques pistes. Si on veut libérer les initiatives et la créativité des professeurs, il faut supprimer l’inspection et évaluer les enseignants sur leur capacité à faire progresser leurs élèves – quelles que soient leurs méthodes – et sur leur aptitude à innover et à trouver en équipe des solutions aux difficultés d’apprentissages. Si on veut, comme le souhaite Jack Lang, que la formation continue des professeurs devienne une priorité, il faut faire des établissements scolaires ou des bassins d’éducation de véritables centres de formation de proximité en les dotant d’un budget conséquent. Le CNED, qui s’use à vouloir se réinventer, pourrait devenir ce grand opérateur de la formation continue en travaillant main dans la main avec les professeurs innovants et les inspecteurs pédagogiques dont les missions seraient redéfinies. L’ESEN, l’Ecole supérieure de l’Education nationale, a su devenir incontournable et une institution reconnue, il serait bon de s’en inspirer ! Il faut aussi valoriser les professeurs qui se forment dans leur avancée de carrière et rémunérer le temps qu’ils y consacrent !

Si on veut libérer l’initiative, il faut proposer aux professeurs et aux cadres qui le souhaitent de travailler autrement dans des organisations « plates ». A côté du modèle bureaucratique – où chacun travaille dans son coin - cela sécurise mais aussi freine l’innovation -, il faut des collèges et des lycées qui soient « des établissements en projet » dans lesquels les professionnels travailleraient autrement et expérimenteraient de nouvelles formes scolaires. L’Ecole pourrait favoriser l’émergence de « start up éducatives » en s’inspirant, par exemple, de l’expérience des micro-lycées. Ces nouveaux établissements pourraient se rapprocher d’une forme de coopérative ou d’association. Si on veut que la pédagogie devienne « une affaire sérieuse », il faut arrêter de donner l’agrégation à des jeunes gens sur la base de leurs connaissances académiques et leur conformisme aux attentes d’un jury issu des mêmes écoles qu’eux. Il faut repenser les épreuves, tout en conservant l’exigence d’excellence, et offrir la possibilité de passer le concours qu’après une expérience professionnelle minimum, par exemple de 5 ans. La société des agrégés y verrait un énième abaissement mais les pédagogues et les partisans de l’équité entre candidats un progrès !

Enfin, si on veut promouvoir la mixité sociale, il faut mettre fin au privilège de l’enseignement privé de pouvoir recruter et « désincrire » en toute liberté les élèves, il faut introduire des quotas de boursiers pour chaque établissement.

Le Jack Lang des années Mitterrand avait imaginé « un grand ministère de l’intelligence », cette idée a fait sourire à l’époque mais, aujourd’hui, la création d’un grand ministre de « la Jeunesse, de l’Education et de la Culture » serait une formidable chance pour faire avancer tous les chantiers qui sont intimement liés à ces trois domaines.

Lien vers l'Editeur, Kero

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