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Laïcité inversée

Publié par Jean-Christophe TORRES sur 25 Février 2016, 17:20pm

Laïcité inversée

Parmi les grands principes républicains, la notion de laïcité affirme une certaine spécificité dans son aptitude à être polysémique, à briser les formes d’un consensus sur les valeurs pourtant essentiel à la vie démocratique. Car cette polysémie dévie tendanciellement vers la polémique lorsque les deux conceptions qu’elle reçoit engendrent deux modèles de société et deux visions politiques diamétralement opposées. La « modernité » laïque est en effet conflictuelle, intrinsèquement animée de tensions : entre esprit de tolérance et fermeture aux différences. La signification historique de la laïcité subit ainsi, en un paradoxe qu’il convient d’explorer, un véritable renversement. A l’origine faite pour préserver la liberté de culte et appeler l’Etat à ne pas intervenir dans le domaine de la foi, elle devient une exigence faite à l’Etat de résorber et d’encadrer des pratiques religieuses estimées trop envahissantes. On est ainsi passé, subrepticement, d’un impératif de liberté individuelle à celui d’une réduction de ces mêmes libertés. C’est donc bien un authentique retournement de son principe fondamental, de la représentation comme de la visibilité globale de la foi dans la république qu’il s’agit d’appréhender à travers les discours en vigueur et les actes posés.

La laïcité historique

Historiquement, l’esprit de la laïcité prend sa source dans le texte fondateur de 1789. L’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen stipule en effet que : « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public ». Ce texte de compromis et à l’affirmation prudente fut inspiré par le député Rabaud Saint Etienne, protestant et Girondin. De manière plus convaincue et explicite, c’est la même idée qui sera reprise dans l’article 1 de la loi de 1905 : « la république assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public ». Juridiquement parlant, la laïcité correspond donc à ce que l’on appelle un « droit-liberté » : le principe énoncé renvoie matériellement à une indépendance du citoyen vis-à-vis de toute action publique. En 1789, ce sont des frontières qui ont été érigées : celles de l’espace privé à l’égard duquel tout pouvoir politique ne doit exercer aucune pression, aucune influence, aucune contrainte. Telle est la philosophie des droits de l’homme : égalité de tous devant la loi, liberté d’expression et de croyance, « fraternité » de tous les citoyens face à l’Etat qui ne produit aucune préférence, qui ne légitime aucune discrimination, qui ne distingue le mérite personnel que sur l’unique critère de « l’utilité commune ». « Avoir des droits », c’est ainsi avoir la pleine jouissance de ses choix confessionnels en totale indépendance de toute influence. C’est pour l’Etat la nécessité de ne privilégier aucun culte, de ne consacrer aucune église et de maintenir la plus stricte neutralité de ses services. La laïcité correspond donc à l’ensemble des droits qui fixent les bornes entre ce qui relève de la sphère politique et ce qui appartient en propre aux individus réunis en société. Au même titre que toute autre opinion, elle circonscrit un espace préservé au sein duquel s’épanouit la liberté de penser. Adhérer, refuser, critiquer, croire… sont autant d’expressions d’une singularité que nulle puissance publique ne peut légitimement appréhender. En une telle compréhension, c’est donc bien l’Etat qui est laïque face à une société pleinement reconnue comme indépendante dans ses orientations.

Modernité du concept

Mais un tel schéma historique ne correspond plus désormais à la nouvelle exigence de laïcité. Car c’est la société qui est aujourd’hui appelée à se laïciser. La question du voile islamique à l’école est symptomatique de cette reformulation. Si la laïcité s’applique stricto sensu aux enseignants qui se doivent d’afficher la plus stricte neutralité dans leur positionnement devant les élèves, comment concevoir qu’elle s’applique de la même manière aux élèves eux-mêmes ? Etant usagers du service public éducatif, ils devraient bénéficier au contraire de la protection de leur liberté de croyance par un Etat garant de cette indépendance. Mais c’est au nom de la laïcité que le service public condamne des élèves à ne pas pratiquer librement leur foi. Cette authentique inversion de principe, telle qu’elle est intégrée et assumée par le législateur, est d’ailleurs explicitement relevée par Rémy Schwartz, rapporteur de la commission Stasi, qui souligne : « une évolution qui, depuis la loi du 15 mars 2004, a vu insensiblement glisser la laïcité du côté des devoirs des élèves et de la garantie de leurs droits »[1]. De manière comparable, l’affaire stratégiquement instruite par le front national en décembre 2010 concernant les prières de rue manifeste cette même exigence d’une laïcité invoquée contre la liberté de croyance. Ce que l’on vise, ce que l’on institue dans les esprits et dans les actes de la force publique à travers ces exemples, c’est la conception nouvelle d’une société laïque – et non plus simplement d’un Etat laïque. La laïcité n’est plus ici ce qui doit préserver la liberté de croyance contre les excès du pouvoir politique. On lui demande désormais de correspondre à l’universalité postulée d’un espace social où les confessions ne doivent pas apparaitre en tant que telles : où toute affirmation de différences religieuses est assimilée à une potentielle dérive communautariste.

L’exemple du foulard islamique dans les collèges instruit tout d’abord une forme de contresens. S’il peut être interdit légitimement dans les établissements, c’est au nom de l’égalité de tous les élèves qui doivent exister dans l’école de la république sans afficher d’appartenance culturelle ou confessionnelle. C’est en tant qu’élèves seulement, et non en tant que représentants d’une communauté quelconque ou que porte-étendards d’une foi imposée, qu’ils sont accompagnés. C’est à ce titre et à cette condition que peut être réalisée leur intégration scolaire. L’affichage de signes ostentatoires est davantage un préjudice porté à l’encontre de leur intégration qu’une violation de la laïcité elle-même. Cette question du voile à l’école n’est donc pas, fondamentalement, un problème de laïcité mais bien d’égalité et de liberté des élèves. Statutairement mineurs, ils ne doivent subir aucune pression identitaire dans l’école de la république qui les accueille dans l’universalité d’une appartenance partagée. Si les signes ostentatoires sont problématiques, c’est bien selon ce critère exclusif d’universalité.

La question des prières de rue est également révélatrice de cette même volonté d’inversion de la laïcité. A l’évidence, s’il convient de condamner ces faits, ce n’est là encore pas au nom de la laïcité proprement dite mais bien au regard ce que prévoient tous les textes fondamentaux : à savoir un trouble potentiel à l’ordre public. Les manifestations confessionnelles pratiquées dans l’espace public sont en effet de nature à générer de multiples perturbations – liberté de circulation, risques divers d’agressions, gênes multiples… C’est donc sur cet argument strictement matériel qu’il convient d’appréhender un tel sujet qui ne relève pas essentiellement de l’intériorité des croyances : mais plutôt de leurs conséquences possibles ou réelles sur la voie publique.

Or, la volonté délibérée de saisir ces situations concrètes et spécifiques – comme également quelques autres[2] – sur le registre exclusif de la laïcité constitue bien un renversement conceptuel. L’intention manifeste est d’instrumentaliser, politiquement et pour des raisons évidentes, la notion même de laïcité : jusqu’à en altérer profondément le sens et à modifier la nature de sa compréhension auprès des citoyens. Se sédimente ainsi une autre conception de ce principe républicain qui constitue l’inversion exacte de sa philosophie initiale : non plus « droit-liberté » revendiqué contre l’action de l’Etat, mais bien devoir de l’Etat à restreindre les pratiques individuelles en matière de croyance.

La laïcité contre elle-même

Un tel glissement n’est alors pas sans conséquences majeures sur les représentations collectives. La notion de laïcité est passée d’une exigence d’ouverture à la différence à celle d’une restriction de la diversité ; ou encore de la préservation des libertés individuelles au souci étatique d’une uniformisation des affichages confessionnels. Et l’essentiel de cette inversion se caractérise par le qualificatif associé à l’idée. Un Etat laïque, dans la perspective historique de la notion, est nécessairement un « Etat modeste »[3]. Il ne se mêle ni de consacrer des vérités transcendantes ni de légiférer quant aux rituels et aux dogmes. La laïcité en actes restreint alors l’exercice de ses lois qui n’arbitrent pas dans le domaine des croyances et des pratiques confessionnelles – permettant ainsi à la liberté de conscience de s’épanouir pleinement dans un espace social qui lui est dévolu. Mais une société laïque, dans la perspective de ce renouveau conceptuel que nous vivons aujourd’hui, appelle davantage d’action directe de l’Etat sur les pratiques religieuses, invite à censurer les dérives et à porter une vigilance publique sur les pratiques. Le souci de protection des libertés religieuses a donc fait place à la défiance assumée contre leurs potentiels excès. Historiquement, c’est contre le cléricalisme – c’est-à-dire la religion en tant que pouvoir institué – que la laïcité s’est imposée. Politiquement, c’est désormais contre les pratiques religieuses personnelles que son principe est mobilisé.

Peut-on alors, dans une telle évolution, parler d’une même exigence ? Le principe ne s’est-il pas perdu à travers cette inversion de ses finalités ? La question de la cohérence républicaine se pose sérieusement face à une déviation qui s’apparente à un dévoiement. Les valeurs originelles de la république ne sont-elles pas finalement aujourd’hui menacées par un avatar qui les fait retomber dans le giron d’un gallicanisme modernisé ? La récupération dont la laïcité fait aujourd’hui l’objet par des partis nationalistes en Europe montre qu’elle est bien devenue un instrument contre les valeurs républicaines. Se référer à la laïcité, désormais, cela peut consister à stigmatiser telle ou telle pratique religieuse, à condamner telle ou telle opinion en en appelant à une contrainte étatique. Son principe est aujourd’hui le vecteur possible d’une censure. Le risque, alors, autant que le paradoxe est qu’il vienne restreindre ce qu’il avait originellement pour tâche de garantir : la liberté de croyance et le droit de tout citoyen à choisir ses adhésions privées.

Il convient donc d’assumer la plus grande rigueur dans la qualification des pratiques religieuses condamnables en droit. Si la république ne peut tolérer les prières de rue, ce n’est pas au nom de la laïcité mais selon le risque d’un trouble à l’ordre public. Si le voile islamique est proscrit dans les établissements scolaires, c’est afin de protéger l’égalité de traitement et la dignité de tous les élèves qui doivent être strictement les mêmes dans l’école - sans que nulle appartenance communautaire ne vienne prévaloir sur leur identité commune d’enfants de la république. La laïcité est, reste, doit rester autre-chose qu’une stérile censure des consciences, qu’une police des esprits vouée à des préjugés d’Etat. Le principe qu’elle instaure doit être préservé des amalgames et des récupérations idéologiques de tous ordres. Etre laïque, c’est défendre et protéger comme l’un des principes les plus précieux de la république la libre opinion de tout homme en matière de croyance – ce qui inclut la possibilité de croire ou de ne pas croire, voire de suspendre son jugement... La laïcité ne peut donc se concevoir comme une restriction de ce qu’elle vise à promouvoir sans se nier elle-même. Cette nouvelle interprétation de son message est donc, davantage qu’une concession faite au contexte, une authentique trahison de ses exigences.

[1] Cité par Jean Bauderot, Les sept laïcités françaises.

[2] Cf supra

[3] Selon la célèbre formule de Michel Crozier.

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