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La lepénisation des esprits

Publié par Jean-Christophe TORRES sur 31 Décembre 2015, 00:00am

La lepénisation des esprits

Les valeurs de la République ont été posées et conçues dans une exigence universaliste qui libérait l’homme de toute inscription identitaire. L’Homme des droits de l’homme, l’Homme de la République n’est ni français ni allemand : il est d’abord citoyen du monde.

Des digues sont tombées

L’esprit, comme l’indique très poétiquement le philosophe Alain, possède ses saisons et ses humeurs. Nous sommes aujourd’hui, collectivement et visiblement pour longtemps, entrés dans un Hivers de la pensée républicaine. La douce lumière que nos valeurs projetaient sur nos actes et nos décisions communes décline inexorablement, la froidure s’installe dans les cœurs et le givre saisit toute velléité critique au seuil de chaque lèvre, à l’orée de chaque propos. C’est une saison de tristesse et de fatalisme, de résignation aux ténèbres, d’impuissance consommée face à la force d’idées qui « prennent » dans l’opinion ; réduisant à néant les résistances de l’intelligence et de la conscience. Des digues sont tombées, des tabous ont été levés. Des mots surgissent de toutes parts qui disent alors une haine tranquille, une stigmatisation « bon enfant » qui use d’euphémisme et de raccourcis en tous genres. Et cette chute nous est présentée comme une grande victoire : celle de l’opinion cachée, partagée par tout un peuple trop longtemps trahi par ses élites et qui, enfin, prend une légitime et démocratique revanche.

Oui l y a, selon cette pensée émergeante et pleine encore de ténèbres, des discriminations que la République doit savoir assumer, des préférences qu’elle doit revendiquer entre les citoyens, des droits modulables et des libertés à restreindre. Oui, la fraternité n’est pas inconditionnelle, l’égalité n’est pas un absolu. Trop de concessions, nous suggère-t-on, ont par le passé été faites. Il y a eu trop de complaisance sur les sujets sécuritaires, trop de laxisme pour un Etat-providence exsangue et saigné à tous vents, ouvert à toutes ses frontières. A cette tiédeur d’une pensée molle et lâche il convient désormais de préférer le courage d’un esprit républicain nouveau, affranchi de ses idées coupables, de sa charité si mal ordonnée puisqu’elle ne commence pas par « soi-même ». Signe le plus manifeste de cette contagion : un gouvernement de gauche envisage aujourd’hui une extension de la déchéance de nationalité pour des citoyens binationaux et nés en France. Le fait qu’une telle loi contrevienne manifestement à l’égalité la plus élémentaire entre les citoyens – puisqu’il y a désormais ceux à qui cette loi peut s’appliquer et les autres : plus français qu’eux donc puisqu’ils ne peuvent être déchus – n’a pas arrêté sa conception dans des esprits pourtant idéologiquement convertis à l’exigence suprême de fraternité.

Quelque chose s’est donc produit au pays des droits de l’homme. Un lent glissement des consciences « décomplexées » impose de revisiter nos valeurs, de les « moderniser » à l’aune de cette majorité silencieuse qui fomente dans ses peurs les idées les plus sombres. C’est une victoire indiscutable, en apparence, de la liberté ; une vérité de la démocratie que nul ne peut légitimement contester et qui attend ses concrétisations politiques. Si chacun peut prendre la mesure de ces inflexions d’une pensée dominante, de ses soubresauts et ses spasmes sous les coups de boutoir d’une exaltation populaire, où nous conduisent-elles exactement ? Quelle vision globale de notre vivre-ensemble induisent-elles ? Quelle recomposition des valeurs suggèrent-elles au bout du compte ?

Liberté et sécurité

C’est par la brèche de la sécurité, invariablement, que les premières compromissions se font dans tout régime de liberté. L’inquiétude des esprits appelle une mobilisation de chacun contre chacun. A la menace diffuse répond l’angoisse d’un mal indéfini à force d’être généralisé, rendu insupportable par son indétermination même. Des difficultés insolubles d’ordre économique, conjuguées aux dangers montants du terrorisme, créent une atmosphère sociale de doute et d’incertitude. Chacun se sent à la fois concerné et distancié, virtuellement en danger et en même temps abstraitement identifié comme victime d’une guerre globalisée aux dimensions multiples. Cette passion collective colore de teintes sombres notre horizon. Elle embrume la perception de nos valeurs. Elle redéfinie également la nature du langage politique et, à travers lui, l’âme d’un peuple qu’il promeut et incarne. Face à cela, il serait bien illusoire de prétendre que la raison puisse gouverner l’opinion et répondre à ces émotions tumultueuses. Ce sont toujours des affects, des partis-pris largement irrationnels qui président aux adhésions et aux représentations partagées. Et la plus impardonnable des fatuités, pour un homme politique, serait de prétendre en appeler à une raison supérieure pour moraliser les opinions déraisonnables. On ne peut ainsi démentir fondamentalement des idées racistes ou xénophobes par une argumentation : les preuves sont ici de peu de poids face à la puissance des sentiments négatifs. Ne pas aimer les étrangers est une puissante raison qui se moque de nos raisons. Point n’est besoin, pour s’en convaincre, d’éléments objectifs. Il suffit d’avoir recours à de vagues expériences, à des généralisations hasardeuses, à une confusion entretenue des faits pour se forger une conviction d’airain qui préexiste, quoi qu’il en soit, à tout jugement véritable. Car la passion raisonne souvent mieux que la raison ne peut le faire : elle use de raccourcis et d’évidences simples, de pensées lumineuses dont la lumière même aveugle les regards attentifs. Elle rassasie la faim de ceux qui cherchent une satiété rapide, une satisfaction immédiate de leurs rejets et adhésions. Sur fond de cette angoisse en l’avenir, les visions s’amalgament et s’agrègent en un syncrétisme bipolaire. Le monde, miraculeusement, devient simple. En cette simplicité il faut alors se raccrocher, se reconnaître, désigner des ennemis et tenir bon contre ceux qui nous mentent, ceux qui nous veulent du mal et nous font collectivement aller à notre perte – perte de notre liberté, de notre richesse personnelle et collective, de notre identité enfin, ce maître mot. La recherche de la sécurité est un puissant levier de gouvernance comme de manipulation. Hobbes l’avait compris, lui qui en faisait le fondement de toute société humaine. Laissez les hommes libres et ils glisseront inexorablement vers le despotisme qui est leur aspiration la plus forte. Car l’homme est bien, toujours et de tous temps, cet « animal qui a besoin d’un maître »[1].

Catharsis et fonction tribunitienne

Mais jusqu’à présent, ces passions de haine et d’exclusion qui sont au cœur de toute réalité sociale avaient pu être contenues par l’édifice des valeurs. S’il faut proclamer aussi haut les exigences de liberté, d’égalité et de fraternité c’est justement parce qu’aucune d’entre elle n’est spontanée. Chacune nécessite un travail sur soi-même, implique des tensions résolues et des craintes apprivoisées. Chacune présuppose donc un effort permanent, entretenu par l’action publique, soutenu par l’éducation et par un espace public chargé de leur promotion. C’est là l’origine du fameux complot « médiatico-politique » dénoncé à l’envie. Un tel « complot » existe bel et bien : il correspond à l’effort qu’une démocratie doit produire pour faire perdurer ses fondements dans l’esprit de tous ses concitoyens. Oui, il y a authentiquement un « politiquement correct » : c’est par lui et par lui seulement que peut tenir une république : par ce soutien continu de sentiments contre-nature, par cet appel à l’unité de ceux qui sont les uns vis-à-vis des autres des « étrangers » – autre nom de l’altérité. Parce que les hommes sont mus par leurs passions, parce que ces passions les portent d’abord à l’intolérance, la responsabilité du politique est de constamment écarter le pendule de la haine de son point d’inertie. Cet effort de déportation nécessite de l’énergie. Il implique une communication harmonieuse et assumée. Mais lorsqu’un parti rompt avec cette mission, il exerce alors ce que les grecs anciens appelaient une fonction tribunitienne : les leaders proclamés se font « tribuns de la plèbe », expriment sur le champ politique les contestations les plus sombres et les plus menaçantes pour l’équilibre social des citoyens les moins bien représentés et écoutés. Mais cette fonction était un régulateur d’opinion qui permettait une catharsis, une purge des passions. Leur expression même sur la place publique les désactivait de leur charge explosive, prévenait les révoltes et régulait au final la démocratie qui devait faite entendre toutes les opinions – y compris celles qui la dénonce et cherchent à la renverser.

Toute autre est la situation actuelle : les tribuns de la plèbe n’expriment plus des opinions marginales et appréhendées en un stade embryonnaire. Ils sont les porte-voix des majorités silencieuses qui ont sédimenté et prospéré sur les échecs du vivre-ensemble. La catharsis a échoué et les passions s’expurgent plus qu’elles ne se purgent désormais sur la grande scène du pouvoir. Mais s’il existe des causes matérielles à cette tragédie publique que nous vivons aujourd’hui, l’essentiel se joue au niveau des représentations partagées et véhiculées.

Renversement des valeurs

La « lepénisation des esprits » signe la gravité d’une république qui est en perte de son identité. L’exigence de liberté subit une inflexion nécessaire : en partie justifiée face à un besoin accru de sécurité. Mais l’égalité, la fraternité et la laïcité sont proprement réinterprétées à l’aune d’une vision globale de la société qui est sans commune mesure avec les idéaux initiaux. Les thématiques de « préférence nationale », les légitimations de discrimination de tous ordres s’expriment désormais de manière décomplexée et transversale. Hors des clivages politiques traditionnels, la lutte contre le terrorisme distend les lignes idéologiques et les frontières des principes. L’égalité, valeur d’ouverture et d’universalité, dévie de plus en plus vers des orientations sélectives. Une égalité oui, mais à géométrie variable selon les diverses catégories de citoyens. Les politiques sociales et notamment les allocations familiales sont à ce titre de plus en plus l’objet d’enjeux idéologiques : suspectées d’être les causes directes d’attractions sélectives pour des étrangers en mal de « profits », elles sont un instrument de gestion publique. La droite de Sarkozy les avait soumises à conditions éducatives des élèves (retrait des allocations en cas d’absentéisme scolaire), et le front national estime qu’elles ne doivent revenir qu’aux seuls français de souche. La générosité publique doit servir l’intérêt social des « vrais » citoyens. Incidemment, de manière globale et indifférenciée, la petite musique de la discrimination se fait entendre sous diverses variations, dans des tonalités et avec des intensités multiples pour mieux investir l’espace mental de chacun : l’accoutumant ainsi progressivement à sa légitimité, faisant tomber ses éventuelles barrières éthiques. La revendication à l’égalité des citoyens se conjugue désormais potentiellement avec une inégalité de statut que n’autorise pas encore la constitution. Et le précédent déjà évoqué d’un gouvernement de gauche qui franchit symboliquement ce Rubicon juridictionnel en envisageant la déchéance de nationalité pour des binationaux nés en France manifeste une profonde perte de repère. C’est alors l’idée même de fraternité qui tombe également dans ce piège sélectif. Comme l’égalité et même plus facilement qu’elle, la fraternité peut être soumise à condition. Mon « frère » est nécessairement mon « semblable » : loin de « l’étranger », de « l’autre » qui ne partage pas avec moi une identité érigée en valeur absolue – et sur laquelle il convient de s’interroger politiquement à travers un ministère qui lui a été consacré sous Nicolas Sarkozy.

Ce qui se trouve donc menacé, c’est bien l’universalisme des valeurs républicaines. En une acception restrictive, elles reçoivent désormais un sens et une interprétation qui les circonscrit dans la sphère d’un « entre soi » : qui les particularise à proportion qu’elle prétend mieux les incarner. Le débat philosophique qui opposa en son temps les penseurs des Lumières aux romantiques se rejoue aujourd’hui avec des accents plus nationalistes encore. La question initiale sur l’idée d’humanité resurgit alors : entre un arrachement premier qui consacre un homme affranchi de toute appartenance nationale, ou un enracinement originel dans lequel son humanité prend source et sens. Suis-je d’abord Homme avant d’être français ? Ou est-ce ma « françitude » qui fait mon humanité spécifique ? Ce questionnement, initialement intellectuel, est devenu politique. Les valeurs de la République ont été posées et conçues dans une exigence universaliste qui libérait l’homme de toute inscription identitaire. L’Homme des droits de l’homme, l’Homme de la République n’est ni français ni allemand : il est d’abord citoyen du monde, inscrit dans une nature non naturelle et supra-historique, extérieure et supérieure à toute obédience comme à toute éthnicisation de son existence. Penser l’homme autrement, c’est inévitablement renouer avec une conception non républicaine de la société qui réduit l’humanité à une identité spécifique. A l’inverse, les citoyens de la République n’ont pas, en tant que tels, d’identité – « en lui-même l’homme n’est rien » nous disait le philosophe Fichte. C’est par cette absence même, originellement posée comme le postulat de son existence juridique, qu’il partage avec les autres hommes un monde commun : et c’est alors et à ce titre qu’ils sont libres, égaux et frères.

[1] Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique.

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