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Trajectoires des collégiens: quels progrès en 15 ans ?

Publié par Jean-Pierre VERAN sur 27 Mai 2015, 21:53pm

Trajectoires des collégiens: quels progrès en 15 ans ?

Les retards de plus de deux ans et les sorties précoces du système éducatif ont baissé fortement.

Le numéro 85 d’Education et formations, publié en novembre 2014, est riche d’enseignements. Nous nous intéresserons aujourd’hui à l’étude de Jean-Paul Caille portant sur les trajectoires de collégiens. Cette étude compare les trajectoires de deux cohortes d’élèves, respectivement entrés en 6e en 1995 et 2007. Elle éclaire utilement le débat actuellement en cours sur le collège.

Nous en retiendrons deux éléments essentiels et complémentaires.

Le premier permet de nuancer les approches manichéennes du collège unique. Il ressort en effet de cette étude que «du fait de la baisse des redoublements et de la fermeture des classes spécialisées, les parcours au collège sont devenus beaucoup plus homogènes : 78% des élèves effectuent aujourd’hui le premier cycle de l’enseignement secondaire sans avoir été confrontés à un redoublement ou à une orientation non désirée, contre 58% il y a douze ans. Cette amélioration a débouché sur une progression de l’accès en seconde générale et technologique et une baisse significative des interruptions précoces d’études.» Au passage, cette observation tord le cou à la rumeur savamment entretenue d’une prétendue baisse continue du niveau des élèves au collège unique, baisse attribuée notamment à une diminution taxée de démagogique du nombre des redoublements.

Le deuxième éclaire les limites de l’actuel collège unique. « Néanmoins, les inégalités de trajectoires selon le passé scolaire ou l’origine sociale demeurent importantes. Les élèves les plus en difficulté à leur arrivée au collège poursuivent plus souvent leur scolarité dans le second cycle qu’il y a douze ans, mais un niveau d’acquis fragile ou un retard scolaire obèrent encore fortement les chances de parvenir en seconde générale et technologique. À niveau d’acquis et âge à l’entrée en sixième comparables, les destins scolaires sont encore très différenciés selon l’origine sociale de la famille.»

Si l’on entre plus avant dans l’analyse, on observe qu’entre 1995 et 2007, la part des parcours linéaires (accès direct en seconde générale, technologique ou professionnelle) est passée de 58,2% à 77,8%, celle des parcours heurtés (sortie précoce, grand retard scolaire, orientation consentie ou subie en professionnel, difficulté d’accès en seconde) de 41,8% à 22,2%. Les retards de plus de deux ans et les sorties précoces du système éducatif ont baissé fortement. En 12 ans, le collège a donc progressé en matière de promotion élargie d’élèves dans des parcours de réussite. Tout ce qui a été accompli au côté des parents par les équipes de collèges (direction, enseignants, personnels éducatifs, de santé, sociaux, techniques), en s’appuyant sur les politiques éducatives nationale, académique et des collectivités territoriales a donc porté des fruits notables.

Si l’on s’attache à analyser finement les trajectoires du point de vue de l’équité républicaine, on observe des résultats fort intéressants.

L'auteur observe l’accès aux trajectoires débouchant sur une orientation en seconde générale et technologique selon les caractéristiques sociodémographiques et scolaires. Ilconstate que « les inégalités sociales et scolaires d’accès en seconde générale et technologique au terme d’un parcours linéaire ont tendance à se contracter » : en douze ans, « le lien entre niveau d’acquis ou âge à l’entrée en sixième et parcours linéaire de la sixième à la seconde générale ou technologique s’est quelque peu relâché(…) Ainsi, les collégiens qui faisaient partie du quart d’élèves entrés en sixième avec les acquis les plus fragiles voient leurs chances de connaître une telle trajectoire doubler : elles passent de 7% à 15%.»

Autre constat, touchant cette fois les élèves qui font le choix de la voie professionnelle. Ce choix « est aujourd’hui plus lié à un faible niveau d’acquis à l’entrée en 6e qu’il y a douze ans.» Loin d’être préoccupante, « cette évolution traduit des progrès de scolarisation au profit des élèves les plus en difficulté à l’entrée en 6e.»

Ces constats sont encourageants. Ils signifient que des politiques pédagogiques et éducatives peuvent faire reculer des déterminismes scolaires.

En revanche, on constate aussi des constantes préoccupantes en ce qui concerne les caractéristiques sociales, culturelles et de genre des élèves.

Ainsi, «l’écart entre les élèves âgés de dix ans ou moins et ceux âgés de treize ans reste stationnaire : dans les deux panels, respectivement 79 et 78 points séparent les proportions d’élèves des deux catégories qui parviennent en seconde générale et technologique au terme d’un parcours linéaire depuis la sixième.» De la même façon, « dans le panel 1995, 64 points séparaient les enfants d’enseignants de ceux d’inactifs sur les chances de connaître un parcours linéaire de la 6e à la seconde générale ou technologique, et 15 points les filles des garçons ; douze ans plus tard, ces écarts se sont presque reproduits à l’identique puisqu’ils sont encore respectivement de 64 et 13 points. De même, le déficit des enfants d’immigrés par rapport aux collégiens de familles non immigrés ou mixtes n’a pas bougé : il est de 11points dans les deux panels.» Ces moyennes doivent être impérativement nuancées, car elles cachent des disparités importantes. « Ainsi, c’est parmi les enfants d’artisans commerçants et d’ouvriers non qualifiés que les trajectoires linéaires (de la 6e à la seconde générale ou technologique) augmentent le plus : elles progressent de 12 points, soit deux fois plus que parmi les enfants de cadres, de professions intermédiaires ou d’ouvriers qualifiés.» De même, parmi les élèves d’origine immigrée, «la progression des trajectoires linéaires (de la 6e à la seconde générale ou technologique) est générale, mais elle est plus marquée parmi les enfants d’immigrés turcs, asiatiques et maghrébins.»

En poursuivant l’analyse, l’auteur de l’étude en vient à conclure que « les chances de connaître un parcours linéaire (de la sixième à la seconde générale et technologique) sont aujourd’hui plus liées au niveau de diplôme des parents qu’à l’origine sociale. Le lien avec le diplôme de la mère reste stable d’un panel à l’autre. En revanche, les inégalités d’accès à la trajectoire linéaire (de la 6e à la seconde générale ou technologique) selon le diplôme du père se sont, ces douze dernières années, sensiblement accrues.» Ainsi, entre 1995 et 2007, toutes choses égales par ailleurs, « l’avantage associé au fait d’avoir un père enseignant continue d’être prononcé et le bénéfice d’avoir un père cadre est un peu plus marqué.» De même, « à niveau initial comparable, les disparités de risques de sortie « précoce » selon l’âge d’entrée en 6eet le niveau de diplôme des parents restent très prononcés.»

L’étude révèle aussi que « les différences entre garçons et filles pèsent aujourd’hui avec plus d’intensité sur les chances de connaître une trajectoire linéaire de la 6e à la seconde générale et technologique que les différences de capital scolaire détenu par les parents ou l’origine sociale

Au moment ou un débat politique est ouvert sur la réforme du collège, cette étude témoigne de réussites indéniables en quinze ans dans la promotion des élèves les plus fragiles, et des liens toujours très forts entre le capital scolaire des parents et la poursuite d’étude des élèves. Ces données légitiment le développement d’un accompagnement personnalisé pour tous les élèves, tel qu’il est prévu à partir de 2016. Elles plaident aussi pour le maintien à la rentrée 2015 d’un accompagnement éducatif pour tous les élèves qui en ont besoin, notamment dans les collèges qui ne relèvent pas de l’éducation prioritaire. Elles incitent également à réfléchir aux moyens de réduire l'écart existant entreles filles et les garçons, au détriment de ces derniers, en termes de trajectoire réussie au collège. Ne pourrait-on souhaiter que le débat sur le collège aborde ces questions, plutôt que de se focaliser sur l'enseignement des langues anciennes et les classes bilangues ?

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