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L'école et ses stratèges

Publié par Jean-Marc ROBIN - Cap-Education.fr sur 30 Janvier 2015, 12:53pm

L'école et ses stratèges

L'ouvrage du sociologue Philippe Gombert[1] Les parents stratèges (2008) ne nous éclaire pas seulement sur le rapport à l'Ecole "des nouvelles classes supérieures", il propose aussi au lecteur une brève histoire des associations de parents d'élèves (PEEP, FCPE) et une description du nouveau cadre économico-culturel auquel l'Ecole est sommée de s'adapter. La lecture de cet ouvrage peut être précieuse pour les candidats au concours de personnel de direction qui doivent renforcer leur culture en sociologie de l’éducation. Philippe Gombert a pris le soin de clore chaque chapitre par un résumé et propose un plan suffisamment détaillé pour une lecture transversale de son ouvrage.

Pour Philippe Gombert les cadres du privé des grandes entreprises ou de la nouvelle économie caractérisés par leur haut niveau d'éducation et leur mobilité internationale tendraient à suppléer les classes moyennes du public (cadres du public, enseignants, ...) en orientant aujourd'hui les nouvelles politiques éducatives.

L'Entreprise et le modèle américain

Parmi les demandes récurrentes des cadres du secteur privé on trouve la nécessité d'ouvrir l'Ecole aux parents, premiers éducateurs de leurs enfants. Beaucoup de familles souhaiteraient que le système éducatif français s'inspire du modèle américain où les parents à travers leurs associations orientent les contenus et les valeurs que sont chargés de transmettre les enseignants. L'Ecole française est également critiquée pour son encyclopédisme, son élitisme (sélectionner les futurs énarques) et son incapacité à préparer les enfants à un environnement concurrentiel où il faut savoir innover, travailler en équipe, parler l'anglais et bien comprendre le fonctionnement des entreprises.

L'Ecole est jugée archaïque pour ses méthodes et ses contenus mais aussi en raison de son fonctionnement bureaucratique. Les parents acceptent mal l'écart entre les exigences d'une économie de marché où il faut être flexible, réactif, innovateur pour réussir et "survivre" et une administration qui surprotège ses fonctionnaires et les mobilise finalement peu au quotidien pour faire réussir les élèves. Une mère cadre interrogée ne cache pas son agacement en parlant de l'Education Nationale "une entreprise qui aurait de tels résultats aurait disparu depuis longtemps !". Les nouvelles classes supérieures reprochent encore aux professeurs leur faible utilisation des TIC (technologie de l'information et de la communication), leur manque d'implication dans leur travail ou dans la vie de leur établissement et parfois même leurs connaissances universitaires jugées insuffisantes ! La conclusion est sans appel: le système éducatif français doit se réformer rapidement sinon les parents des classes supérieures seront encore plus nombreux à inscrire leurs enfants dans les établissements privés.

L'ouvrage de Philippe Gombert invite à la discussion sur plusieurs points: l'épaisseur sociologique des nouvelles classes supérieures peut être interrogée comme le poids réel des usagers dans les politiques éducatives ou encore la séparation entre les revendications entre cadres du privé (les nouvelles classes supérieures) et les cadres du public. Nous discuterons ici seulement ce dernier point.

Cadres du privé et cadres du public

L'auteur affirme que les nouvelles classes supérieures issues du secteur privé auraient remplacé dans leur rôle d'usagers exigeants les classes moyennes du secteur public... ce constat est sans doute vrai en région parisienne (Philippe Gombert a conduit son enquête à Rueil-Malmaison) mais beaucoup moins en province où les parents d’élèves se recrutent majoritairement chez les classes moyennes !

De plus, est-il d'ailleurs si sûr que les revendications soient bien différentes entre « les gens du privé » et « les gens du public » pour reprendre les expressions de Claude Thélot et François de Singly ?[2] Faut-il avoir eu nécessairement une expérience de travail aux Etats-Unis, avoir des horaires flexibles, utiliser intensément les TIC dans son travail, être soumis à la pression de la concurrence et à l’injonction d’innover au quotidien pour souhaiter que l’Ecole s’ouvre davantage aux parents, que le système éducatif s’adapte à une économie mondialisée, donne une priorité aux compétences exigées par l’entreprise, renforce l’enseignement de l'anglais etc...

Les cadres du privé et du public ne portent-ils pas aujourd'hui les mêmes revendications ? Ce sont bien d’abord les cadres qui utilisent le plus la possibilité de choisir leur établissement scolaire, ce sont bien encore les cadres qui attendent que l’Ecole se rapproche du monde de l’entreprise ou envoient leurs enfants en séjour à l’étranger pour apprendre l’anglais et leur donner ainsi « un avantage comparatif » sur le marché du travail, ce sont bien toujours les cadres qui ont le plus recours à l’accompagnement individualisé en consommant des cours de soutien en mathématiques notamment, etc. Philippe Gombert observe d’ailleurs que si la FCPE est historiquement une organisation de parents prolongeant le point de vue des instituteurs du SNI, elle s’est depuis les années 70 émancipée de l’emprise des enseignants dans ses revendications, FCPE et PEEP exigent ensemble : un accompagnement plus individualisé des scolarités, un poids accru des parents dans le pilotage du système et des établissements, une meilleure adéquation entre la formation et l’emploi et des enseignants mieux formés capable d’instruire et d’éduquer.

Même si les cadres du public sont plus attachés à la dimension culturelle des enseignements [3], la différence entre les cadres du privé et du public semble moins tenir à la nature des exigences qu’aux moyens que la Nation doit consacrer à son Ecole. Les cadres du public considèrent que l’Etat n’investit pas suffisamment dans l’Education et les services publics en général (leurs conditions de travail peuvent appuyer cette demande) alors que les cadres du privé, soumis à l’exigence d’optimisation des ressources depuis 20 ans dans l’entreprise et s’acquittant d’impôts sur le revenu plus élevés, sont partisans de réformes de l’Ecole à « coûts constants » !

Pour conclure

Les qualités de l’ouvrage de Philippe Gombert sont incontestables, non seulement l’auteur fait œuvre de pédagogie et prend soin d’illustrer son argumentation d’extraits d’entretiens ou de l’analyse de coupures de presse, mais montre comment les politiques managériales néolibérales et une économie mondialisée tournée vers l’innovation impriment les nouvelles demandes des familles issues des classes supérieures. Les cadres du privé sont convertis au pragmatisme, une « bonne école » c’est d’abord une école qui prépare les élèves au monde de l’entreprise et du travail, l’insertion professionnelle de chacun devient le nouvel horizon à l’aune duquel sont mesurées son efficacité et donc sa légitimité.

Sans doute la meilleure façon de prolonger l’ouvrage de Philippe Gombert consiste à lire l’excellent Gouverner l’Ecole (PUF, 2007) de Denis Meuret, professeur de sciences de l’éducation, qui compare le système éducatif américain inspiré par John Dewey (1859-1952) et le modèle français encore modelé par la philosophie sociale d’Emile Durkheim (1858-1917).

[1] L'école et ses stratèges. Les pratiques éducatives des nouvelles classes supérieures. Philippe GOMBERT, Presses Universitaires de Rennes, 2008.

[2] Dans leur ouvrage les auteurs séparent ceux qui acceptent « la lutte de tous contre tous » en somme la concurrence induite par le marché (les salariés et les entrepreneurs du privé) et ceux qui la refusent et sont attachés à leur statut et à l’égalité : les salariés du public, fonctionnaires ou salariés des grandes entreprises publiques..

[3] Philippe Gombert observe que certains parents des nouvelles classes supérieures n’hésitent pas à épouser des postures qu’il qualifie d’anti-intellectualistes.

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